Ce panneau en ciment Michelin était installé dans le centre de Clairvaux-les-Lacs. Le ravalement de la façade a eu raison de lui (photo: MV, avril 2006).
Les premiers mètres de la R.N.78 historique à Saint-Laurent-en-Grandvaux (photo: MV, avril 2006).

Sources et documents: Atlas des grandes routes, Michelin (1959); Atlas routier et touristique France, Michelin (2014); carte Beaune-Evian n°70, Michelin (1948, 1982-83); Clairvaux du Jura, station climatique: la Franche-Comté pittoresque, Jules Sicard, éditeur J. Sicard à Paris (1898); Dictionnaire géographique, historique et statistique des communes de la Franche-Comté, Tome II, A. Rousset, Bintot (1854); Enquête sur le Jura depuis cent ans, Société d'émulation du Jura, ouvrage publié avec le concours du Conseil général du Jura, impr. M. Declume (1953); Franche-Comté, Renaissance du livre (1999); Guide Bleu Franche-Comté Monts-Jura, Hachette (1964); Guide vert Jura, Michelin (1964); Itinéraire descriptif et historique de la Suisse, Adolphe Joanne, Paulin (1841); La vallée du Hérisson et ses 31 cascades, Jean-Luc Mordefroid, Aréopage (1989); Le Jura, guide Tourisme et vacances pour tous (1938); Les routes du Jura, librairie Hachette (1930); Petites villes de Franche-Comté, Jean Garneret, les éditions du Folklore comtois (1991); «Petits nomades du Jura: les rouliers du Grandvaux», P. Deffontaines, Annales de Géographie (1934); Statistique du canton de Clairvaux, J.J.R. Pyot, les éditions du Bastion, réédition de l'ouvrage de 1835 (1988); Voyage au pays des lacs 1908-1921, Gérard Chappez, la Taillanderie (1991); amisdugrandvaux.com; Wikipédia; Wikisara. Remerciements: Archives départementales du Jura, médiathèques de Clairvaux-les-Lac et de Lons-le-Saunier, le Géoportail de L’IGN, la BPI du centre Georges-Pompidou.

Borne kilométrique juste après la sortie de St-Laurent, en direction de Clairvaux. Celle-ci a été ôtée des bords de la route en 2007 (photo: MV, avr. 2006).
Belle plaque de la "route nationale 78" à la Chaux-du-Dombief (photo: MV, avril 2006).
Installé pourtant pendant des lustres devant l'église à la Chaux-du-Dombief, ce signal Michelin n'existe plus depuis 2007 (photo: MV, avril 2006).
A Bonlieu, dans le centre du bourg, ce vieux panneau orientait les touristes vers les célèbres cascades du Hérisson. Un ensemble plus moderne a été installé en 2007 (Photo: MV, avril 2006).
Après la Chaux-du-Dombief, s'engage la difficile descente vers Bonlieu (Photo: MV, août 2016).

Localités et lieux traversés par la R.N.78 (1959):
St-Laurent-en-G. (N5, N437)
Chaux-du-Dombief
Ilay
Bonlieu
Cogna
Clairvaux-les-Lacs
Patornay
Pont-de-Poitte
Nogna
Revigny
Conliège
Perrigny
Lons-le-Saunier (N83, N471)
Monmorot (N470)
Courlans
Courlaoux
Levanchée

Plaque d'indications Michelin parfaitement camouflée derrière un panneau moderne à Clairvaux-les-Lacs. Je crois bien que je suis passé des milliers de fois devant sans soupçonner son existence... (photo: MV, juillet 2006).
Panneau en ciment Michelin installé à 300 m de l'entrée de Pont-de-Poitte, en venant de Clairvaux. Il était encore installé en juillet 2016. La mention "Route du Comté" indique que l'on est sur l'itinéraire touristique du célèbre fromage de la région (Photo: MV, avril 2006).

A NOS LECTEURS: les photos, textes et dessins de ce site sont soumis au droit d'auteur. Pour toute autre utilisation, contacter l'auteur. Merci de votre compréhension...
Page de l'encyclopédie des routes Wikisara consacrée à la nationale 78 (lire)
La page de présentation de l'historique et de l'itinéraire de la nationale 78 dans l'encyclopédie en ligne Wikipédia (lire)
A VOIR, A FAIRE

La route traverse la belle régions des lacs. Les eaux vives jaillissent de partout et rafraîchissent le promeneur lors de magnifiques randonnées. On ne saurait que trop conseiller au voyageur d’abandonner provisoirement son automobile…
Saint-Laurent-en-Grandvaux: de nombreuses promenades dans la région et le splendide lac de l’Abbaye (point de vue).
Chaux-du-Dombief: le pic de l’Aigle (vaste panorama) et le belvédère des Quatre-Lacs (promenades somptueuses).
Ilay: les quatre lacs, dont il est possible de faire le tour (sentiers de randonnée).
Bonlieu: son lac, véritable joyau jurassien et les cascades du Hérisson.
Clairvaux-les-Lacs: les deux lacs et les nombreuses randonnées à faire, dont celle de la reculée du Drouvenant.
Pont-de-Poitte: l’Ain et l’amorce du gigantesque lac de Vouglans.
Lons-le-Saunier: la rue du Commerce et ses 146 arcades, la place de la Liberté, cœur de la ville, la maison de la Vache qui Rit, le puit salé, les thermes… l’office du tourisme propose aux visiteurs un circuit permettant de découvrir les points les plus intéressants de Lons.

Peu avant l'entrée dans Lons-le-Saunier, la route croise le Relais Paris-Genève (Photo: MV, août 2016).





Belles routes de France...
R.N.78 : PETITES MONTAGNES, GRANDES ECHAPPEES... (I)
La route nationale 78 de 1959 relie Saint-Laurent-en-Grandvaux dans le Jura à la bonne ville de Nevers, dans la Nièvre. Le ruban de bitume, pour réussir son trajet, a dû traverser le tumultueux pays des lacs et des cascades, enjamber les belles collines de la petite montagne jurassienne avant Lons-le-Saunier, la côte des vins de Bourgogne vers Chalon-sur-Saône et enfin, le rude Morvan vers Château-Chinon... Une bien jolie promenade réalisée une première fois en 2008… Voici une nouvelle version 2016 fortement enrichie de mes recherches réalisées aux archives du Jura, aux médiathèques de Clairvaux-les-Lacs et de Lons-le-Saunier. Notre première partie nous emmène des hauteurs du Jura à Lons-le-Saunier. Outre la voie Paris-Genève, la R.N.78 est bien ma promenade jurassienne favorite, car on y croise des eaux vives, des sapins et des plats gourmands...

En direction de la Chaux-du-Dombief, en arrivant de St-Laurent. (photo: Marc Verney, avril 2006). Pour continuer, cliquez sur l'image.

La route nationale 78 de 1959 (auj. D678) naît à 913 m d'altitude au centre du petit bourg montagnard de Saint-Laurent-en-Grandvaux (anciennement Saint-Laurent-du-Jura). Hélas totalement détruit dans un sévère incendie en 1867, le bourg, véritable «village sous le zinc», comme l’écrit le Guide Vert 1964, a été reconstruit de manière à se protéger des intempéries avec de larges plaques métalliques fixées sur les murs… Jusqu’à l’église, nous dit encore le Guide Vert, qui est véritablement «cuirassée» de zinc! Les plateaux du massif jurassien sont ici à leur apogée, c'est le royaume, en hiver, de la glace et de la neige, en été, du soleil et des orages tonitruants... C'est ici que passe aussi la célèbre «route blanche», la nationale 5 Paris-Genève. Grâce à cette situation privilégiée de carrefour -on y trouve déjà dès le milieu du XVIIIe siècle des chemins vers Lons-le-Saunier, Champagnole et Besançon- la petite ville, balayée par la bise à la mauvaise saison, est la patrie des ancêtres des routiers d’aujourd’hui, les Grandvalliers.

R.N.5: L'AUTRE VOIE DE PARIS EN SUISSE...
La N5 Paris-Genève-St-Gingolph a quasiment disparu à la suite du vaste déclassement des routes nationales en 2006, une bonne raison pour faire un tour par le Jura... (lire)

Des Jurassiens sur les chemins d’Europe…
«Le pays, nous dit P. Deffontaines dans son article "Petits nomades du Jura: les rouliers du Grandvaux" était traversé par une des plus importantes voies de passage du Jura, la route de Genève à Dijon par la Faucille ou par le col de Saint-Cergues, qui, pour les gens du Léman, porta longtemps le nom de chemin de Bourgogne, très ancienne voie qui conduit aux puits salés de Salins et aux saulneries de Lons». Ici, l'abondance des forêts a créé une industrie forestière qui réclamait presque autant de charretiers que de bûcherons… Du coup, ces charrois de bois ont préparé les habitants de la région aux voyages et au transport de marchandises: «Un voiturier conduisait facilement de trois à six voitures et l'ensemble des Grandvalliers fournissait en 1811 plus de 1000 chariots», signalent sur internet les amisdugrandvaux.com. A leur apogée au début du XIXe siècle, explique encore ce site, les rouliers se dirigeaient vers la plaine en début d'automne, chargeant leurs chariots de produits locaux, de bois surtout, qu'ils écoulaient aux premières étapes. Puis ils chargeaient d'autres cargaisons, selon les occasions, et les transportaient à Paris, Lyon, Dunkerque, Marseille, mais aussi à Barcelone, Vienne, Berlin, Milan, peut-être même Constantinople et Athènes. Leur réputation était si forte qu'on s'adressa à eux pour les transports de la terrible campagne napoléonienne de Russie. La mise en place progressive du réseau ferré ruine peu à peu l’activité des Grandvalliers…

Le chemin de Lons-le-Saunier sort de Saint-Laurent par l'ouest en direction de la Chaux-du-Dombief. L’ancienne chaussée, avant la mise en service de la ligne de chemin de fer et de la gare, en juillet 1890, se dirigeait vers le lieu-dit Salave-de-Vent, où se situait, à l’époque, le carrefour avec la route menant à Saint-Claude. Une organisation des chaussées bien visible sur la carte d’état-major du XIXe siècle publiée sur le Géoportail de l’IGN. C’est le chemin de la Maison-de-Ville qui ramène l’ancien tracé sur la moderne D678. Sur la gauche de la route, s’étend le Grandvaux, défriché à partir du XIIe siècle, «lorsque, signale le site amisdugrandvaux.com, l’abbaye de Saint-Claude, en crise à cette époque, a cédé le lac du Grandvaux et les territoires qui l’entourent à l’abbaye d’Abondance, dans le Chablais». Les documents recueillis auprès des archives départementales du Jura montrent clairement que l’ancienne voie (XVIIIe siècle) prend désormais la direction du lieu-dit Les Dadonnins, passe par les Fourney, croise le tracé de la D678 dans la forêt de la Joux-Derrière et file directement vers le pont sur le Dombief en coupant droit dans le massif, évitant la longue boucle autour du modeste lac du Ratay dont la réalisation date du milieu du XIXe siècle. On passe le ruisseau du Dombief sur un pont reconstruit en 1832-34. On aborde le pittoresque village de la Chaux-du-Dombief qui s’étale au pied de la forêt de la Vallière. La route du XVIIIe siècle, voit-on sur le site Géoportail de l’IGN, passait par la Grande-Rue alors qu’un contournement par le dessous du bourg est planifié vers 1841. C’est encore le tracé actuel de la départementale 678. Les deux se rejoignent au pied de l’église.

Les bords du lac de l'Abbaye en hiver... Une ode à la glace qui vous étreint (photo: Marc Verney, janvier 2006).
Un paysage éternellement jurassien: la Chaux-du-Dombief vue de l'autre côté du vallon (photo: Marc Verney, octobre 2005).

En quittant la Chaux-du-Dombief, on rencontre immédiatement la première et spectaculaire descente vers la plaine. Après avoir jeté un oeil à la valeureuse plaque routière émaillée de la route n°78, à la sortie du bourg, on s'enfile entre les parois de roche claire du pic de l'Aigle (993 m). Là, à quelques encablures de la Chaux-du-Dombief, se dressait autrefois une imposante forteresse, construite au début du XIVe siècle par Jean de Chalon, sire d'Arlay, idéale pour contrôler le trafic en ces lieux stratégiques. Le bâtiment fut démantelé sur ordre de Louis XIV à partir de 1684, lit-on dans Wikipédia. La descente est rude, rythmée par des virages que craignent les touristes, nombreux ici en juillet-août. Car l'été venu, la région est éminemment touristique, guirlande de petits lacs aux eaux cristallines... Tous reliés entre eux par une mystérieuse circulation aquatique où s'enchaînent résurgences et cascades frétillantes... Le chemin ancien, encore visible de nos jours, s’enfonce dans la vallée, sur la droite de la route actuelle, en direction de la D39 dont il coupe les lacets et aboutit à Ilay. Puis, l’antique route royale emprunte un temps le tracé de la D75, franchit le Hérisson au niveau du saut Girard (pont élargi en 1832) avant de prendre la direction de Bonlieu par un tracé longeant la Chaux-Louvière et empruntant par la suite le sentier de randonnée GR559 jusqu’au village. Devant la difficulté considérable à escalader cette montagne, il est décidé de modifier considérablement le tracé de la chaussée Lons-Saint-Laurent. Par ailleurs, une ordonnance royale stipule, en juin 1842, «que la route royale n°78, de Nevers à Saint-Laurent, sera rectifiée entre le pont de Poitte et Saint-Laurent (Jura), suivant un tracé passant par Clairvaux, Cogna, Trétu, le col de l'Aigle et Chaux-du-Dombief». Là encore, les archives du Jura nous fournissent de précieux documents issus du travail des ingénieurs des ponts et chaussées: dès 1841, on découvre que la nouvelle voie descendra tout de suite à gauche après la Chaux-du-Dombief, passera le ravin de la combe Saillard et traversera le Hérisson sur un nouveau pont avant de retrouver Bonlieu en contournant le champ de la Croix. Les travaux seront sans doute terminés vers 1846, date de l’achèvement du pont sur le Hérisson. Des documents de 1865, évoquant un éboulement dans la montée du col de l’Aigle, insistent sur un accident «similaire», survenu «au même endroit, peu après la construction de la route, 18 ou 20 ans auparavant». A la lumière d’une restauration en 1900 des deux ouvrages d’art existants sur cette rectification (le ponceau de la combe Saillard et le pont sur le Hérisson), les ingénieurs soulignent que «le mortier utilisé lors de la construction, en 1846, de mauvaise qualité sans doute, a disparu totalement»... A noter que depuis l’hiver 1846, il existe sur cette route un service de déblaiement des neiges qui nécessite, indiquent les ponts et chaussées «un grand nombre d’hommes et de chevaux».

La route n°78 et le tramway qui sillonnait ces campagnes au début du XXe siècle au niveau d'Ilay. Carte postale publiée sur une page Wikipédia dans le domaine public en raison de l'expiration du copyright et d'un auteur anonyme (document édité par BF à Chalon-sur-Saöne).
L'ancien tracé du XVIIIe siècle de la route n°78 est ici matérialisé sur cet ancien panneau touristique Girod des cascades du Hérisson par un trait jaune en provenance de St-Laurent et par la D75 à gauche qui s'oriente vers Bonlieu (photo: Marc Verney, août 2014).

L’entrée dans Bonlieu se fait ici par la Grande-Rue. Le bourg, placé au cœur de la région des lacs, connaît une grosse activité à la belle saison. La vallée du Hérisson, toute proche, véritable «tour Eiffel» jurassienne, est aménagée «du saut Girard au moulin Jacquand en 1896», écrit Jean-Luc Mordefroid, dans son ouvrage La vallée du Hérisson et ses 31 cascades. Mais, plus loin dans le même ouvrage, on apprend que la région, grâce à la force motrice de l’eau, a vu s’implanter une importante activité industrielle initiée dès le XIIIe siècle par des religieux (forges, moulins), suscitant, de fait, un trafic commercial considérable sur des chemins aujourd’hui oubliés. Bonlieu s’est appelé –peu gracieusement- les Petites-Chiettes jusqu’en 1888. Là encore, en direction de Clairvaux-les-Lacs, on a procédé à des rectifications d’ampleur de l’ancien chemin royal (rue de la Maison-Blanche) qui a traversé –jusqu’au XIXe siècle- les villages de Saugeot, le Puits, Uxelles et Cogna. La planification des modifications de tracé révélées par les archives du Jura ont été menées en deux parties: de Bonlieu au «col de Crillat» en 1847 et du «col de Crillat» à Cogna en 1846. La chaussée s’incline lentement dans la direction de Bouzailles sans y pénétrer, coupe la combe du Ronay à l’aide d’un massif ouvrage d’art et remonte vers le «col de Crillat» avant de rejoindre les rochers de Gargantua sous le Chanois. La route nouvelle, dès lors, rejoint Cogna en croisant l’ancien chemin rectiligne autour du lieu-dit Derrière-les-Chaussées. Concernant la réalisation effective du projet, un document des ponts et chaussées au sujet du franchissement du «ravin» du Rhonez (Ronay aujourd’hui) signale que la R.N.78 franchit les lieux «au moyen d’un remblai de 13 m et d’un pont droit en maçonnerie de 5 m d’ouverture, exécuté lors de la rectification de 1848 à 1852»… Juste avant l’arrivée à Cogna, le passage des rochers de Gargantua est le plus spectaculaire: la chaussée, au bord de la falaise, s’ouvre sur la reculée du Drouvenant. D'après la tradition, raconte Adolphe Joanne dans l’Itinéraire descriptif et historique de la Suisse, «ce colosse fameux voyageant un jour dans le Jura eut soif et se pencha sur la Drouvenant pour l'avaler d'un trait; mais ses lèvres ne pouvant atteindre au courant trop resserré entre ses rives, il se mit à son aise en écartant le rocher. L'empreinte des cinq doigts de sa main demeura marquée sur le rocher»...

Au passage des roches de Gargantua (photo: Marc Verney, août 2016).

La D678 arrive à Cogna par la Grande-Rue alors que l’antique voie d’Uxelles y pénètre par la bien nommée montée des Grands-Valliers. La Statistique du canton de Clairvaux de 1835 raconte que «l’excellente exposition de ce village y rend les moissons précoces, les vents du nord n’y exercent que faiblement leur empire, les neiges n’y séjournent pas longtemps». «C’est, poursuit cet ouvrage, à son territoire que, du côté de l’est, vient se terminer le charmant vallon de la Frasnée, flanqué à sa droite par l’épouvantable roche de Nans, qu’on vient de percer pour y pratiquer le passage de la nouvelle route qui conduira de Clairvaux à Saint-Laurent par Saint-Maurice»… Pour rejoindre Clairvaux-les-Lacs, il est nécessaire de traverser la vallée du Drouvenant, ici très profonde. Une périlleuse ancienne voie plonge sur la droite et franchit la rivière sur un pont, nous indique encore la Statistique du canton de Clairvaux de 1835, «en fort mauvais état, (…) d’une seule arche de plein cintre. La rectification de la rampe dont on s’occupe va le rendre inutile», précise le document. En effet, le ballet automobile passe désormais ici au-dessus de nos têtes, contournant la chaussée étriquée en un vaste virage élégant et sécurisé; un chantier mené quasiment jusqu’à la fin du XIXe siècle… Voilà donc Clairvaux-les-Lacs, petite bourgade de charme et de caractère qui se mire dans le bleu de ses deux diamants liquides. Ici, l’habitat est très ancien… En 1870, raconte le Guide Bleu Franche-Comté Monts-Jura, «furent découverts dans le lac des vestiges d’une cité lacustre de l’âge de la pierre polie». «Vu des hauteurs de Cogna, découvre-t-on dans l’ouvrage de Jean Garneret, Petites villes de Franche-Comté, le bourg de Clairvaux apparaît comme un ensemble de maisons qui s’enchevêtrent, aux façades de pierre grise, aux toits de tuiles qui marient l’ocre et le rouge. Au-dessus des toits émerge la tour de l’ancien château médiéval qui domine une vallée étroite et encaissée». La première mention du lieu, indique Wikipédia, date de 1089: on évoque alors une «donation à l'abbaye de Cluny par un religieux nommé Hugues de Châtillon». Plus tard, écrit Jules Sicard dans Clairvaux du Jura, station climatique: la Franche-Comté pittoresque, «au Moyen Age, Clairvaux était le siège d'une puissante seigneurie dont le château-fort était considérable». Du coup, destructions et reconstructions vont se succéder au fil des siècles… Le bourg, dont la traversée a été améliorée entre 1854 et 1871 (dixit les archives du Jura), a néanmoins un beau passé industriel: des forges, situées dans la vallée du Drouvenant, construites en 1778, emploient, en 1854, une soixantaine d’ouvriers pour une production annuelle «d’un million de fer fin de première qualité, exporté dans toute la France», explique le Dictionnaire géographique, historique et statistique des communes de la Franche-Comté.

Les deux lacs de Clairvaux: introduction réussie au "pays qui respire"... (photo: Marc Verney, juillet 2006).
L'Ain à Pont-de-Poitte: un coin trop chou... (photo: Marc Verney, avril 2006).

De Clairvaux à Pont-de-Poitte, il n'y a que 5 kilomètres par la D678 actuelle, vite avalés par les chevaux mécaniques. Cela n’a pas toujours été le cas: dans l’ouvrage Voyage au pays des lacs, on apprend que, «face au plateau planté des tilleuls», l’ancienne route –utilisée avant le projet de rectification, «est flanquée d’une éminence appelée molard des Fourches» (c’est, peu ou prou, la D27E3 d’aujourd’hui). Aux archives du Jura, on lit que, entre Clairvaux et Patornay, la nouvelle chaussée est réalisée de 1842 à 1853. La descente vers l’Ain subit aussi de multiples modifications et améliorations jusqu’en 1891… La longue ligne droite nous amène donc aux lisières de l'Ain, la rivière aux eaux claires, qui se transforme ici en quasi mer intérieure: c'est le vaste barrage de Vouglans qui a créé ce lac en bleu majeur. Pont-de-Poitte, «village propre et coquet, nous signale en 1938 le guide Jura édité par Tourisme et vacances pour tous, aligné sur la route nationale 78 et coupé par l’Ain». Du pont, on voit «les immenses entablements de pierres blanches et polies, disposées en gradins, sillonnées de crevasses»… Curieux phénomène géologique que ces «marmites», où tourbillonne puissamment l’eau à l’heure des crues… L’ouvrage qui nous permet de franchir l’Ain date «d’avant le XIXe siècle, signalent les archives jurassiennes. Il est en maçonnerie et installé sur du rocher. Il est composé de trois arches en arc de cercle». Les communes de Patornay et de Pont-de-Poitte, grâce à la force motrice de l’eau, possédaient, tout comme Clairvaux, des industries florissantes: un moulin, des scieries, des forges (fondées en 1799, on y produisait du fer en barres et des clous), signale le dictionnaire d’A. Rousset. Passé l’Ain et Pont-de-Poitte, la route se remet à gravir le versant est de la côte de l’Heute. Le Recueil général des lois, décrets et arrêtés de 1842 indique «qu'il sera procédé à la rectification des pentes de Nogna et de la Doye» qui traversent le massif... Et, de fait, lorsqu’on compare la carte d’état-major du XIXe siècle publiée sur le Géoportail de l’IGN à une carte actuelle, on remarque que l’ancien tracé passe au nord du ruisseau du Buronnet pour ensuite couper la D678 et rejoindre la Grande-Rue de Nogna par le sud.

Après Nogna, c'est la récente D52 qui file sur Lons alors que la R.N.78 historique se permet encore quelques lacets par Revigny et Conliège (à dr.). (photo: Marc Verney, juillet 2006).

Encore quelques kilomètres et voilà la fin du relief jurassien. La route tombe brutalement dans la plaine de Bresse à la hauteur de Revigny. Mais c’est loin d’être la fin de notre histoire… La descente vers Lons-le-Saunier a donné lieu à de nombreux et colossaux travaux publics. Aux archives du Jura, on peut contempler des plans montrant le projet de rectification de la route dès mai-juin 1838… De quoi s’agit-il? Depuis Lons-le-Saunier, la carte de Cassini du XVIIIe siècle publiée par le Géoportail montre une chaussée montant de la capitale départementale sur le premier plateau jurassien par le village de Montaigu. Mais aussi une autre, par Conliège et Revigny, qui retrouve la première au niveau du lieu-dit le Retour-de-la-Chasse après avoir grimpé le plateau par l’un des fonds de la reculée situé sous la Grange-Perroux en suivant le ruisseau Valière. Au début du XIXe siècle, c’est clairement la grimpette (ou descente!) par Revigny qui est privilégiée avec un virage faisant monter la route par l’actuelle rue de la Beaume. Plus tard, la route de Genève, au sortir de Revigny, est rectifiée de manière à longer le ruisseau de Roche-Chien et à faire un large virage autour du creux de Revigny. C’est le plan de 1838. Plus récente, voilà la départementale 52, qui, négligeant Montaigu, grimpe directement vers le lieu-dit le Retour-de-la-Chasse, et permet aux automobiles (seulement) de rejoindre Nogna en négligeant le creux de Revigny, laissé aux seuls poids lourds… Ici, dès que l’on a dépassé Conliège, le charme du Jura s'efface lentement, remplacé par les vignobles du Revermont et par les étendues de la Bresse. Lons-le-Saunier, capitale du Jura…

Détail d'une carte postale (auteur inconnu) montrant les lacets de la route n°78 (datant de la fin XIXe siècle) au moment de la construction d'une voie de chemin de fer dans la vallée, au niveau du creux de Revigny. En cas de souci avec cette citation de photo, merci de contacter l'auteur du site
A gauche, au fond du "creux" de Revigny. A droite, la belle borne inter départementale entre Saône-et-Loire et Jura, vers Beaurepaire-en-Bresse (photos: Marc Verney, avril 2006 et 2007).

Placée dans une cuvette entourée de buttes (Montaigu, Montmorot, Montciel...), Lons-le-Saunier se love à l'amorce de la reculée de Revigny, lit-on dans le guide Franche-Comté, édité par la Renaissance du livre. C'est le sel (avec un nom pareil, cela coule... de source!) qui va constituer la première richesse de la cité au Moyen-Age. L'exploitation du puit salé durera jusqu'en 1317. L'activité de foires et marchés prendra le relais. Profitant de sa situation idéale, Lons attire les artisans du Haut-Jura et les paysans de la plaine... Après bien des déboires (un incendie en 1536, la guerre de Dix ans en 1637) la ville renaît au XVIIIe siècle sous l'impulsion du Royaume de France. L'exploitation du sel est relancée, et, en 1849, on construit même un établissement thermal. Entre-temps, et au grand désespoir de Dole, la capitale historique régionale, Lons est choisie en 1789 pour être le nouveau chef-lieu du département du Jura. L’ancien cheminement (XIXe siècle sur le Géoportail de l’IGN) emprunte l’actuelle avenue Camille-Prost avant de traverser le centre par les rues Jean-Jaurès et des Salines. La chaussée laisse ensuite partir à gauche l’avenue de Montciel (ancienne route n°83 vers Lyon) pour se diriger vers Montmorot. Là, elle oblique à droite, laissant partir à nouveau à gauche vers Lyon la R.N.83 du XXe siècle. Plus loin, la route tournait brusquement à droite, traversant la Vallière pour entrer dans le vieux bourg de Montmorot par la rue Calmette. Un itinéraire qui suivait ensuite la «rue Romaine» pour rattraper l’actuelle D678 au niveau du lieu-dit Sur-les-Toupes. La chaussée en direction de Louhans était déjà une voie importante au Moyen-Age, signale l’ouvrage Enquête sur le Jura depuis cent ans. C’est après Courlaoux que la R.N.78 historique sort du Jura pour entrer en Saöne-et-Loire… Mais ceci est une autre histoire (continuer la promenade)…

Retour sur la page principale (clic!)

STRASBOURG-LYON PAR LA R.N.83
Voilà une route qui sillonne l'Est de la France à flanc de collines: Jura, Doubs, Vosges... Une route de gourmet? Cliquez ici pour entamer la visite...

R.N.471: DU JURA AU DOUBS
La RN471 de 1959 relie Tournus à Pontarlier en passant par Lons-le-Saunier, Champagnole et Frasne. Un joli tour de Jura où l'on frôle des reculées et des lacs... (lire)

Marc Verney, Sur ma route, septembre 2016