Ancienne borne de la R.N.89 vers Ceyrat (photo: MV, avril 2009).
Indications de la R.N.89 vers Ceyrat (photo: MV, avril 2009).
Après l'intersection avec la D90, l'ancienne R.N.89 s'achève en impasse car le tunnel de la Cassière est désormais hors-service (photo: MV, avril 2009).
Plaque Michelin de la R.N.89 à Rochefort-Montagne (photo: MV, oct. 2015).

Sources et documents: Atlas des grandes routes de France, Michelin (1959); carte n°73 Clermont-Ferrand-Lyon, Michelin (1961); carte n°75 Bordeaux-Tulle (1952, 1969); Archaïsme et modernité en Limousin au XIXe siècle, 1845-1880 (volume 1), Alain Corbin, Presses univ. de Limoges (1999); «Brive-la-Gaillarde. Esquisse de géographie urbaine», Pierre Rascol, Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest (1934); Description routière et géographique de l'empire Français divisé en quatre régions, Régis-Jean-François Vaysse de Villiers, chez Jules Renouard, libraire (1830); Géographie économique de la Corrèze, Victor Forot, La Gutenberg (1921); Guide Bleu de la France automobile, Hachette (1954); Guide du Routard Aquitaine, Hachette (2007-2008); Guide du Routard Auvergne, Hachette (2013); Guide Vert Périgord-Limousin-Quercy, Michelin (1961); Histoire de la ville de Clermont-Ferrand, Ambroise Tardieu, impr. de C. Desrosiers (1870-1872); Histoire de Libourne, Raymond Guinodie (ainé), Faye (1845); Histoire de Périgueux, ouvrage collectif préfacé par Michel Moyrand, Fanlac (2011); Histoire des routes de France, du Moyen Age à la Révolution, Georges Reverdy, Presses de l'ENPC (1997);  Histoire des villes de France, Aristide Guilbert, Furne et Co, Perrotin, H. Fournier (1848); Histoire de Tulle, Georges Verynaud, INRDP (1976); «Le désenclavement routier et ferroviaire des villes du Périgord et du Bas-Pays limousin au XIXe siècle», Michel Genty, Annales du Midi (1981); Le réseau routier de l’Auvergne au XVIIIe siècle, Franck Imberdis, Presses universitaires de France (1967); Les routes de France du XIXe siècle, Georges Reverdy, Presses de l’ENPC (1993); «Libourne (Gironde): exemple d'une ville moyenne», Jean-Claude Bruneau, Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest (1977); Panorama pittoresque de la France, Firmin-Didot frères, éditeurs (1839); Situation des travaux de 1840, France, administration générale des Ponts et Chaussées et des Mines, Impr. Royale (1841); archives.brive.fr; forgottencircuits.pagesperso-orange.fr; haute-correze.fr; mussidan.fr; perigueux.fr; razac-sur-lisle.fr; rochefort-montagne.com; stseurinsurlisle.com;ville-terrasson.com. Remerciements: CartoMundi, l’IGN (Géoportail), Wikipédia, Wikisara, Persée, la BPI du centre Georges-Pompidou.

Plaque émaillée de la R.N.89 à Laqueuille. C'est un bonheur que de voir subsister ces anciennes traces d'un passé pas si lointain (photo: MV, oct. 2015).
Ancien tracé de la R.N.89 avant Bourg-Lastic (photo: MV, octobre 2018).
Borne de limites départementales entre Puy-de-Dôme et Corrèze (photo: MV, avril 2009).

Localités et lieux traversés par la N89 (1959):
Clermont-Ferrand (
N9)
Beaumont
Ceyrat
Varennes
Theix
Randanne
Recoleine
Nébouzat
Les Quatre-Routes
Massagettes
Massages
Rochefort-Montagne
Laqueuille (N122)
Bourg-Lastic
Veyrières
Monestier-Merlines
Chalons-d'Aix
Saint-Dézery
Ussel
Saint-Angel
La Chapelle
Maussac
La Coste
Egletons
Rosiers-d'Egletons
Le Pont-de-Reix
La Gare-d'Eyrein
La Bitarelle
Tulle (N120, N140)
Chameyrat
Le Pont
La Gare-d'Aubazine
Malemort
Brive-la-Gaillarde (N20)
Larche
Terrasson-Lavilledieu
Le Lardin (N704)
Azerat
Thenon
Fossemagne
Saint-Crépin
Saint-Pierre-de-Chignac
Sainte-Marie
Saint-Laurent
Périgueux (N21)
Marsac
Razac
Montanceix
Théorac
Les Cinq-Ponts
Le But
La Gravette
Sourzac
Mussidan
Saint-Martial-d'Artenset
Montpon-Monestérol
Cousseau
Saint-Seurin
Saint-Médard-de-Guizières
Tripoteau
La Marche
Goujon
Marchesseau
Libourne (N10bis)
Arveyres
L'Intendant
Beychac
Le Poteau-d'Yvrac
Lormont (N10)
Bordeaux (par N10)


Dans le centre d'Ussel (photo: MV, oct. 2018).
A Rosiers-d'Egletons (photo: MV, oct. 2018).

A VOIR, A FAIRE

Nébouzat: au nord, la région volcanique des monts Dôme, dans le parc naturel régional des Volcans d’Auvergne, avec le célèbre puy du même nom. Nombreuses promenades pédestres possibles, notamment autour des puys de la Vache et de Lassolas. Au sud, le lac d’Aydat.
Rochefort-Montagne: Orcival et sa basilique romane (Ve siècle), la région des monts Dore (thermalisme, excursions, ski), encore de biens beaux volcans heureusement éteints.
Laqueuille: le fromage «bleu» piqueté de moisissure qu’y a «inventé» Antoine Roussel est l’ancêtre de tous les bleus d’Auvergne…
Bourg-Lastic: église du XIIe siècle.
Ussel: anciennes maisons Renaissance, comme l’hôtel de Ventadour.
Egletons: les restes de la place-forte fortifiée; la cité a aussi reçu le label «Patrimoine du XXe siècle» pour son architecture remarquable et son ensemble urbain des années 1930 à 1960.
Tulle: le quartier ancien, dit «de l’Enclos». La cathédrale Notre-Dame (XIIe) et le musée du Cloître. On peut aussi y visiter un musée des Armes créé en 1979 par le personnel de la Manufacture nationale d'armes. Et, à quelques kilomètres au nord-ouest, le site de Gimel-les-Cascades et l’étang de Ruffaut. Balade motorisée le long de la vallée de la Corrèze (D23) et Naves, l’église, flanquée d’une tour fortifiée abrite un retable du XVIIe siècle en bois sculpté.
Aubazines (gare): non loin, voilà le village d’Aubazine et son abbaye cistercienne du XIIe siècle. C’est à l’orphelinat de l’abbaye que la future «Mademoiselle» Gabrielle «Coco» Chanel, puisa une partie de son inspiration entre 1895 et 1901. Promenade pédestre le long du canal des Moines.
Brive-la-Gaillarde: le musée d'art et d'histoire de la ville (Labenche), la collégiale Saint-Martin, la maison Cavaignac, la tour des Echevins… Au sud, les grottes de Saint-Antoine.
Terrasson-Lavilledieu: le Pont-Vieux (XIIe) sur la Vézère; agréables promenades dans la cité ancienne jusqu’à l’église du XVe (point de vue). Circuit historique jalonné de panneaux d’information. A voir aussi: les Jardins de l’imaginaire (en saison uniquement).
Le Jardin-Saint-Lazare: au sud, par la D704, Montignac et la fameuse grotte de Lascaux.
Périgueux: la ville gallo-romaine et le temple de Vésone (musée), la cathédrale Saint-Front, aux étonnantes et élégantes coupoles de style byzantin, le quartier du Puy-Saint-Front, et toute la ville médiévale, la tour Mataguerre, le musée d’Art et Archéologie du Périgord.
Mussidan: le musée Voulgre (art et traditions populaires).
Libourne: la place Abel-Surchamp est le cœur de l’ancienne bastide. On peut se promener le long du quai Souchet: vue sur le grand pont de pierre de 220 m et la porte du Grand-Port, dernier vestige de l’enceinte fortifiée de la cité. Non loin, les vignobles de Saint-Emilion et de Pomerol.

Bordeaux:
une ville à déguster en plusieurs fois… on peut visiter le musée d’Aquitaine, mémoire de la cité, le musée du Vin et du Négoce et aussi le musée des Beaux-Arts. Côté patrimoine religieux, les basiliques Saint-Michel et Saint-Seurin, la cathédrale Saint-André, la tour Pey-Berland… Ne pas manquer aussi l’esplanade des Quinconces et le monument aux Girondins et à la République, les quartiers Saint-Pierre et des Chartrons, le superbe pont de Pierre et les promenades le long de la Garonne, les portes Cailhau et Saint-Eloi, le Jardin public… les amateurs d’histoire récente peuvent faire un tour à la base sous-marine.

Page de l'encyclopédie des routes Wikisara consacrée à la nationale 89 (lire)
La page de présentation de l'historique et de l'itinéraire de la nationale 89 dans l'encyclopédie en ligne Wikipédia (lire)
Il existe aussi un groupe de discussions sur Facebook (lire)
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Vieux bitume vers Neuvic (photo: MV, avril 2019).
En direction de Bordeaux (photo: MV, avril 2009).

Les belles routes de France...
R.N.89: LA GRANDE CENTRALE (II)
La deuxième partie de notre promenade sur la R.N.89 historique nous emmène de Clermont-Ferrand à Bordeaux, terminus du voyage… Des rudes monts d’Auvergne aux vins du bordelais, le contraste est saisissant sur un axe qui traverse aussi la sauvage Corrèze et le doux Périgord… Une grande partie des 370 km qui s’échelonnent entre les deux extrémités de ce tronçon sont d’origine relativement récente puisque les tractations autour du tracé de la chaussée après Clermont furent longues. La grande difficulté étant le passage de la chaîne des Puys puisque l’on n’y trouve pas d’altitude inférieure à 1000 m… Ainsi, jusqu’au XIXe siècle bien avancé, on continua majoritairement à emprunter le chemin par Limoges pour atteindre Bordeaux et l’Atlantique...

La R.N.89 traverse l'étonnante chaîne des Puys, au coeur du parc régional des Volcans d'Auvergne (photo: Marc Verney, avril 2009). En cliquant sur l'image vous revenez à la page principale de ce site

La R.N.89 historique de 1959 quitte Clermont-Ferrand par l’avenue de la Libération qui coupe le quartier de Vallières en direction de Beaumont. Puis c’est l’avenue du Maréchal-Leclerc qui contourne Beaumont par le nord. Sur la carte de Cassini publiée par l’IGN, c’est ici que s’arrête le chemin du XVIIIe siècle. N’existe alors dans la région que les routes de Limoges par Pontgibaud (future R.N.141) sur laquelle on travaille depuis 1735 et celle d’Aurillac par Rochefort-Montagne qui délaisse la première à La Baraque (futures R.N.141A et R.N.122). «Ouverte en 1737 sous l’intendant Rossignol, écrit l’Histoire de la ville de Clermont-Ferrand, elle fut achevée en 1757, l’embranchement de cette route, de Laqueuille à Ussel, pour aller à Bordeaux, n’a été tracé qu’au commencement du XIXe siècle». «Un fort mauvais chemin» que ce passage par le col de la Moréno, constate Georges Reverdy dans son histoire des Routes de France du XIXe siècle, qui indique que sous l’Empire, les travaux dans l’ouest clermontois étaient plus poussés dans le Limousin qu’en Auvergne. Encore bien auparavant, la carte de Cassini montre une «ancienne route d’Aubusson et Limoges» passant au pied du puy de Dôme par le col de Ceyssat. C’est également l’un des itinéraires antiques d’Agrippa.

R.N.9: SILLON D'AUVERGNE
La RN9 de 1959 relie Moulins à l'Espagne en passant par Clermont-Ferrand, Millau, Béziers et Perpignan. Une route lascive et belle comme le vent sur le Causse. (lire)

Le village de Ceyrat se situe dans la première section Clermont-Theix concernée par l’ordonnance royale de 1842 lançant les travaux de notre R.N.89 historique. Un deuxième projet concernera la section suivante entre Theix et les Quatre-Routes (anciennement le Pont-des-Eaux). «Le passage par le col de la Ventouse fut accepté en 1848», précise Reverdy qui indique aussi que la réalisation du chantier Theix-Randanne fut «compliquée» (travaux menés entre 1852 et 1860). Là, il fut nécessaire de creuser la galerie de la Cassière, un ouvrage peu important, achevé vers 1861 et aujourd’hui désaffecté (la carte Michelin n°73 de 1961 y fait encore passer la R.N.89). Cependant, continue Georges Reverdy, «rien ne fut véritablement achevé à l’époque, Napoléon III rapportant un certain nombre d’opérations pourtant déclarées d’utilité publique»…

La galerie de la Cassière est aujourd'hui condamnée. L'ancien tracé de la R.N.89 finit en impasse (photo: Marc Verney, avril 2009).

En tout cas, sur ce tracé, «la route s’élève par de fortes rampes sinueuses sur le plateau», annonce le Guide Bleu de la France automobile qui poursuit ses descriptions: «La route traverse la grande coulée de lave, aujourd’hui boisée, descendue du puy de la Vache, au nord». C’est maintenant le col de la Ventouse (950 m), «ouvert entre deux puys». A Randanne, on laisse partir à gauche la route du Mont-Dore (R.N.683). Nous sommes au beau milieu de la chaîne des Dômes. C'est en 1751 seulement, indique la page Wikipédia consacrée à ces monts, «que Jean-Étienne Guettard (1715-1786) détermina la nature volcanique de ces monts en forme de "taupinières"». On en compte 80 s’étirant du nord au sud sur plusieurs dizaines de kilomètres… fascinant paysage aujourd’hui labellisé par l’Unesco. Voilà maintenant la commune de Nébouzat, puis le lieu-dit les Quatre-Routes où l’on croise l’ancienne R.N.141A en provenance de la Baraque. On l’a vu plus haut, c’est la chaussée d’Aurillac passant par le col de la Moreno. Là, indique le site nebouzat63.fr, il y a dès le XIe siècle, «un hôpital en ce lieu de passage très fréquenté, mettant en relation les habitants de la plaine et de la montagne, et route utilisée par des pèlerins qui se rendaient à Saint-Jacques de Compostelle». A voir les cartes et les photos aériennes publiées par l’IGN, entre Recoleine et Nébouzat, l’ancienne chaussée semble bien être la route du Deveix. A partir du lieu-dit des Quatre-Routes, on constate, sur une carte d’état-major de 1854 publiée par CartoMundi, que l’actuelle D216 (menant directement à Rochefort-Montagne) et son prolongement vers le col de la Moreno portent le nom de «route de Bordeaux à Clermont»… Le vaste détour –moins accidenté- par Massagettes et Massages ne semble pas encore entré dans les mœurs (et pourtant il était déjà dessiné)!

Plaque émaillée au lieu-dit les Quatre-Routes (photo: Marc Verney, avril 2009).
Le magnifique panorama des monts Dôme (photo: Marc Verney, octobre 2015).

Ici, on «pénètre» également dans la grande histoire du monde automobile puisque notre chemin «croise» le tracé de la coupe Gordon-Bennett de 1905… Ce trophée, inventé en 1900 par le fils du créateur du New York Times, installé à Paris, fut l’ancêtre populaire des Grands Prix de Formule Un d’aujourd’hui…  L’idée: des équipes nationales de trois concurrents s’opposant sur un itinéraire routier de 550 km. La course de 1905, organisée par l'Automobile club de France (ACF) sur le circuit auvergnat (la Baraque, Rochefort, Laqueuille, Bourg-Lastic, Herment, Pontaumur, Pontgibaud) allait être la dernière du genre… elle nécessita d’importants travaux sur des chaussées majoritairement macadamisées (des virages allaient être goudronnés avec du Pulvéranto pour limiter la poussière). «La largeur des routes (12 m) est jugée dans l'ensemble satisfaisante puisque composée de routes nationales, lit-on sur l’excellent site Forgotten circuits de Franck Rive, à l'exception de la route de Bourg-Lastic à Pontaumur, classée comme chemin de grande communication, qui n'atteint que 8 m...». Il faudra néanmoins élever trois grandes passerelles de bois afin de permettre aux concurrents de «sauter» des passages à niveau. Et des barrières également en bois (ancêtres de nos glissières de sécurité) furent installées dans les villages et les virages les plus dangereux (Laqueuille, Rochefort…). Enfin, la firme Michelin, très impliquée dans la course, établira la signalisation routière et éditera une carte du circuit…On traverse la Sioule au Pont-d’Olby (le vieil ouvrage est encore utilisé en 1954). Sur cette portion de voie, établie au milieu du XIXe siècle (Wikisara), voilà le village de Massagettes et celui de Massages situés six kilomètres avant Rochefort-Montagne. Pour le site municipal rochefort-montagne.com, ce bourg «doit son expansion avec la construction de la route royale Clermont-Aurillac au XVIIIe siècle». On se souvient qu’effectivement à l’époque, on n’envisage pas vraiment encore de voie vers Ussel et Tulle. Difficile d’accès, le centre est atteint avec la «route de Clermont» en forte pente. «Cette place-forte, poursuit rochefort-montagne.com, agrandie au cours du Moyen Age, avait, au XVIe siècle la réputation d’être imprenable, elle fut abandonnée par ses propriétaires au XVIIIe siècle, et n’était que ruines en 1776, encore visibles de nos jours». On remonte de l’autre côté du vallon par la «route de Bordeaux» (D216, qui traverse Bordas), avec un virage en épingle (le tournant de la Remise) qui a fait frémir nombre de participants à la coupe Gordon-Bennett de 1905… Depuis 1972, signale Wikisara, un viaduc permet aux automobiles de «survoler» les lieux….

Ancien panneau Michelin situé sur la D219 aux environs de la Bourboule (photo: Marc Verney, avril 2016).

Voilà maintenant le «pont Clidel», visible aussi bien sur la carte de Cassini (XVIIIe) que sur la carte d’état-major des années cinquante publiées par l’IGN.  Les deux virages très secs qui s’y trouvaient ont très certainement été «effacés»  dans les années soixante, soixante-dix. D’autres gros aménagements ont été aussi réalisés par ici dans les années quatre-vingt-dix, compliquant quelque peu notre «œuvre» d’archéologie routière... La R.N.89 de la fin du XXe siècle (D2089 aujourd’hui) passe depuis ce temps-là  plus au nord par Chabois sur une chaussée entièrement nouvelle. Notre R.N.89 de 1959 suit, elle, le tracé de la «route d’Aurillac» jusqu’à Laqueuille puis oblique brusquement à droite vers Bourg-Lastic, un kilomètre après la sortie de Laqueuille, juste au niveau du pont sur la Miouze. On s’en souvient, selon Georges Reverdy, les toutes premières réflexions sur cet embranchement vers Ussel et Tulle datent de 1748 et, raconte Franck Imberdis dans le Réseau routier de l’Auvergne au XVIIIe siècle, «en 1754, Trudaine décide d’aménager l’itinéraire Lyon-Bordeaux en utilisant, de Clermont à Bort-les-Orgues, la route d’Aurillac en voie d’achèvement. Mais on s’arrêtera à Ussel… Trop de travaux!». Le tout redémarre en 1770 de Tulle à Ussel, pour s’arrêter quatre années plus tard, «car il y a désaccord» sur les tracés écrit encore Imberdis. Comme pour beaucoup de chantiers routiers, la Révolution française bloque tout; la chaussée de Clermont à Bordeaux ne pourra être réellement mise en service sur toute sa longueur que sous le Second Empire. A Laqueuille, un village posé au bord d’une «cassure» du plateau, le virage de sortie du bourg de la R.N.89 a fait figure d’épouvantail lors de la coupe Gordon-Bennett de 1905. On parlait alors du «précipice» dans lequel les voitures de la compétition pouvaient se jeter en négociant mal cette courbe… Un arrêt, dit de «réespacement» (blocage temporaire des véhicules) sera installé dans le village, facilitant grandement la sécurisation des lieux durant la course! Un kilomètre plus loin, au niveau du lieu-dit le Pont, la R.N.89 (D98 aujourd’hui) oblique à droite, délaissant la «route d’Aurillac» (D922 aujourd’hui). La route se dirige alors vers Laqueuille-Gare, où se trouvait un des trois ponts provisoires en bois de la coupe Gordon-Bennett. La voie ferrée (ouverte en 1881) qu’il surplombait offrait une correspondance vers deux villes d’eaux d’importance: la Bourboule et le Mont-Dore. Il n’était donc pas question d’interrompre la circulation des trains durant la compétition.

Long délaissé bien visible depuis la nouvelle chaussée, après l'accès à l'A89 (photo: Marc Verney, avril 2009).
Autre partie délaissée de la R.N.89 historique en amont de Bourg-Lastic (photo: Marc Verney, octobre 2018).

Plus loin, entre le nouveau rond-point d’accès à l’A89 et Bourg-Lastic, le nouveau tracé rectiligne de la fin du XXe siècle laisse entrevoir les courbes de l’ancienne route, notamment au niveau de Feix, du bois de Clirode et du passage de la Clidane (virage du Moulin). On quitte le circuit de la coupe Gordon-Bennett peu avant Bourg-Lastic, au niveau du virage de la Vierge (R.N.687 historique vers Herment). Un peu au nord de Bourg-Lastic, se trouve un camp militaire de 800 ha créé au XIXe siècle et qui a tristement servi de camp d’internement durant les deux premiers conflits mondiaux mais aussi de terre d’accueil à nombre de réfugiés (harkis, Kurdes, Kosovars…). En franchissant le Chavanon, la R.N.89 entre en Corrèze (D1089). Après le passage non loin d’Eygurande (Merlines-Gare), «on débouche, dit le Guide Bleu de la France automobile, sur le plateau du Limousin; pâturages, landes et bruyères, bouquets de bouleaux et de pins»… On prend la direction de Châlons et du Pont-Farget où la chaussée de 1959 tourne quasiment à angle droit pour «sauter» la ligne de chemin de fer.

A Bourg-Lastic (photo: Marc Verney, octobre 2018).
Panneau descriptif de la voie antique Lyon-Bordeaux vers Eygurande (photo: Marc Verney, octobre 2018).
Plaque de cocher de la R.N.89 à Chalons-d'Aix (photo: Marc Verney,octobre 2018).

Quatorze kilomètres plus loin voici Ussel, où, écrit le Guide Bleu de la France automobile, «la vieille ville forme un noyau de rues étroites où abondent des maisons anciennes». Une carte montrant Ussel sous l’Empire publiée par le site haute-correze.fr signale un relais de poste situé faubourg de Masset situé dans la rue du même nom alors que la route de Clermont-Ferrand arrive dans le centre par la porte Séclide. Les grands bouleversements urbanistiques intervinrent au début du XXe siècle: «La construction, en 1912 de la gare du chemin de fer, sur les bords de la Sarsonne, près du château de la Borde, indique encore haute-correze.fr, privilégia l’expansion le long de la route de Clermont-Ferrand, donnant naissance à un nouveau quartier, le "quartier de la gare", dont on observe la lente osmose avec la vieille ville dans la première moitié du XXe». A noter que le passage à niveau, non loin de la gare n’a été supprimé qu’en 1971. Concernant l'histoire... on lit dans le Panorama pittoresque de la France (1839) qu'Ussel «paraît avoir été construite sur l'emplacement d'un ancien camp romain. On y voit les restes d'une voie militaire facile à reconnaître. (...) Ussel était autrefois entourée de murailles et a soutenu plusieurs sièges. Cette ville a surtout beaucoup souffert lors des guerres contre les Anglais».On quitte la cité par la «route de Tulle».

Avant Ussel (photo: Marc Verney, octobre 2018).
Ancien passage à niveau à Ussel (photo: Marc Verney, octobre 2018).
Délaissé à la sortie d'Ussel (photo: Marc Verney, oct. 2018).

La chaussée de 1959 passe par la route du Sagard et le lieu-dit les Platanes. Mais le gros changement ici sera de ramener au milieu du XIXe siècle la voie en partie dans la vallée de la Diège et de renoncer au chemin qui suit la rue des Plaines-Saint-Pierre, beaucoup plus accidentée. L’Histoire des villes de France (1848) fait une description  peu engageante de cette partie de la route: «Il n’est peut-être pas en France de pays plus sombre et plus désert que la steppe de 60 kilomètres qui sépare Tulle de la petite ville d’Ussel. A droite et à gauche, on n’aperçoit que des landes incultes et le regard erre tristement sur ces vastes bruyères qui semblent inhabitées, et dont quelques bouquets d’arbres battus par le vent interrompent seuls, à de longs intervalles, la mélancolique monotonie»… Après Saint-Angel, on note de courtes rectifications ou aménagements modernes, au Faux, à la Chapelle, à la Ville-en-Bois, vers le Poteau-de-Maussac, après la Trappe… Puis, notre route longe l’aérodrome d’Egletons et le lac artificiel du Deiro. Voilà donc Egletons, où la route Clermont-Bordeaux était encore en lacune vers Rosiers-d’Egletons en 1827, écrit Alain Corbin dans son ouvrage Archaïsme et modernité en Limousin au XIXe siècle. Cependant, à la fin de la monarchie de Juillet (1848), on considère que la route Clermont-Bordeaux est viable dans le Limousin. Egletons, importante cité médiévale fortifiée, est en 1059, la capitale de la famille des seigneurs de Ventadour, relate Wikipédia. La cité conserve aujourd'hui encore des restes de cette place forte, «ses remparts aux cinq portes qui arborent les armes des Ventadour, son église Saint-Antoine et son clocher du XIIe siècle armé de mâchicoulis, sa chapelle des Pénitents». L’avenue Charles-de-Gaulle traverse tout le centre-ville. On passe Rosiers-d’Egletons cinq kilomètres plus loin. Ce petit village est le lieu de naissance de deux des plus importants papes limousins: Clément VI et Grégoire XI. On roule maintenant au large de Montaignac pour atteindre le Pont-de-Reix et Corrèze-Gare. Là encore, plusieurs rectifications plus ou moins importantes et impossibles à dater avec précision… Au lieu-dit la Bitarelle, on remarque sur la carte d’état-major contemporaine publiée par l’IGN, une «impasse du relais». Cette appellation «Bitarelle» est, en effet, courante pour les auberges isolées en pleine campagne. Un poil plus loin, après Lestrade et la maison-Brûlée, la route ancienne filait à gauche vers Mainchon en de forts lacets à l’est de la carrière. C’était encore le cas au début des années soixante.

Partie délaissée au lieu-dit la Chapelle (photo: Marc Verney, avril 2009).

R.N.140: ROULEZ VERT!
Jusqu'à Figeac, par Bourges, Guéret, Tulle... la route nationale 140 historique fait un sacré bout de chemin en travers de l'Hexagone! L'occasion de se promener au milieu des plus beaux paysages! (lire)

Puis, peu après le Mons, s’engage la descente vers Tulle (D989). Evidemment, pas de déviation moderne en 1959, il faut résolument traverser la ville, blottie au fond de la vallée de la Corrèze. Des accès divers et variés se sont succédés au fil du temps, écrit l’Histoire de Tulle: au Moyen Age, on atteignait le faubourg d’Alverge et le pont Choisinet. Au XVIe siècle, création du faubourg du Lion d’Or situé autour du pont de l’Escurol. Au XVIIe, un troisième pont est établi (pont de la Barrière) auquel on accède par les lacets de la rue Anne-Vialle. Puis, plus tard, voici l’avenue Ventadour pour la R.N.89… Dans le centre de la ville, explique encore l'Histoire de Tulle, c'est sous la Restauration et la Monarchie de Juillet que l'on a construit les quais entourant la Corrèze et qui vont permettre l'établissement des nouvelles routes nationales. Les origines de la ville remontent probablement à l'établissement d'un oppidum gaulois, juché sur le puy Saint-Clair, éperon rocheux aux pentes abruptes séparant la vallée de la Corrèze de celle de la Solane. Plus tard, sous l'occupation romaine, le lieu aurait été aménagé en nécropole et un temple y aurait été construit en l'honneur de Tutela, une déesse romaine, protectrice des voyageurs qui y traversaient à gué. L’abbaye de Tulle, bâtie plus tard, exerce sa puissance sur toute la région, au point qu’en 1317, un abbé, Arnaud de Saint-Astier, obtient le titre d’évêque de Tulle au détriment de Limoges. La guerre de Cent ans, écrit le Guide Vert Périgord-Limousin-Quercy (1961), «voit la ville tomber à deux reprises aux mains des Anglais, en 1346 et 1369. Et chaque fois la milice locale chasse l’envahisseur». Mise à sac durant les guerres de religion, Tulle va encore souffrir durant la Seconde Guerre mondiale: libérée le 8 juillet 44 par le maquis, elle est reprise le 9 par les Allemands; 99 habitants sont pendus au fil des rues et des centaines d’autres envoyés en déportation.Vers Brive et Bordeaux, dit l’Histoire de Tulle, «le tracé ancien, partant de l'extrémité du faubourg de la Barrière, où se trouvait au XVIIe siècle la porte d'Espagne, suivait la rive droite de la Corrèze, franchissait la Céronne au pont de Charlat, escaladait la côte de Poissac». C’est là que le tracé de la route n°89 va connaître une de ses plus radicales modifications. Sortant donc de la ville par la côte de Poissac, sur laquelle on travaillera encore aux alentours de 1820-1822, la chaussée ancienne, dessinée sur les cartes du XVIIIe et du XIXe publiées par l’IGN, s’oriente vers Combroux et Sainte-Féréole avant de rejoindre Brive. Petite différence semble-t-il entre le XVIIIe et le début du XIXe: la chaussée du XVIIIe (sur la carte de Cassini publiée par l’IGN) part de Sainte-Féréole vers la Graule, les Saulières et rejoint la route Paris-Toulouse en amont de Saint-Antoine-les-Plantades alors que la voie du début du XIXe descend directement vers Malemort depuis Sainte-Féréole (c’est la D44). On lit en 1830 dans la Description routière et géographique de l'empire Français un petit début de critique sur le choix de cette option routière… «La route, qui aurait pu suivre plus naturellement et plus agréablement les bords de la Corrèze, en la dirigeant dans la vallée, a été tracée plus longuement, mais sans doute aussi plus aisément et moins dispendieusement par le haut pays, qui a dû présenter aux ingénieurs moins d'obstacles à vaincre...». Tout change à partir de 1824, note-t-on encore dans l’Histoire de Tulle: un pont est achevé sur la Corrèze, non loin du confluent entre cette rivière et la Céronne. La chaussée menant à la côte de Poissac passe alors rive gauche pour aller rejoindre le tracé de la R.N.140 nouvellement réalisée via ce qui est aujourd’hui l’avenue Alsace-Lorraine. C’est «sous le Second Empire», indique finalement l’Histoire de Tulle, que sera abandonnée la route des plateaux.

Perdu au milieu des branchages, ce Michelin nous confirme le passage -très ancien- du tracé de la R.N.89 sur ce chemin délaissé et à peine dessiné bien avant Tulle (photo: Marc Verney, octobre 2018).
Tunnel sous la colline de Cornil (photo: Marc Verney, octobre 2018).

R.N.20: LIMOUSINES EN PYRENEES...
La N20 de 1959 relie Paris à l'Espagne en passant par... Orléans, Limoges, Toulouse... une route qui coupe la France en deux du nord au sud. Une sacrée chevauchée... (lire)

La «route de Brive» (D1089) suit le cours de la Corrèze sur la rive droite. Depuis la réalisation de la chaussée, la rivière alimente de nombreuses usines parce que sa vallée est facilement accessible: «Usine électrique à Mulatet, produits tannants à Cornil, papeteries à Aubazine, Malemort, usine électrique, tanneries. à Brive»... signale l'ouvrage Géographie économique de la Corrèze (1921). Aujourd’hui, l’axe est toujours aussi fréquenté, mais plusieurs tunnels bâtis à la fin du XXe siècle brisent les collines autour desquelles s’enroule la Corrèze et font rouler le flux des voitures au travers des boucles de la rivière. Puis on franchit la Corrèze au pont de Chambon; du coup, l’ancienne R.N.89 de 1959 se trouvait (jusqu’à l’embranchement avec la D70) à gauche de la voie ferrée alors qu’aujourd’hui, la D1089 se trouve à droite (ah… les petits détails)… La Gare-d’Aubazines se trouve 7 km avant Malemort. C’est dans ce bourg, devenu banlieue de Brive que l’on retrouve, venant de Sainte-Féréol, l’ancienne route Lyon-Bordeaux du début du XIXe siècle. Voilà donc maintenant Brive-la-Gaillarde, «qui doit son surnom au courage qu’elle déploya lors des nombreux sièges qu’elle eut à subir», souligne le Guide Vert Périgord-Limousin-Quercy. «Au carrefour du Bas-Limousin, du Périgord et du Haut-Quercy», détaille encore le Guide Vert de 1961, elle prospère dans une vaste région où se développent les cultures maraîchères et fruitières. Dans les années cinquante, on entre dans la ville par l’avenue Maillard qui s’achève sur le pont Cardinal, la traversée historique de la Corrèze pour les routes venant de Clermont, Paris et Saint-Yriex. Ce que racontent les Archives de Brive (archives.brive.fr), c'est qu'il y avait déjà par ici, du Ier au IIIe siècle, un pont au niveau du gué du Buy. Le lieu, qui s'appelle Briva Curretia est déjà un important carrefour routier. La première enceinte fortifiée autour du prieuré de Saint-Martin est bâtie au XIIe siècle. Une deuxième enceinte date de 1340, mais la ville tombe sous le joug anglais de 1360 à 1374 au cours de la guerre de Cent ans. Au XVIe siècle, les guerres de religion ravagent la contrée. Entre 1732 et 1734, indiquent encore les Archives, est construit le pont Neuf (actuel pont Cardinal) avec, en parallèle, la déviation du lit de la Corrèze. Il remplace un ancien «pont de treize arches», qui traversait les marais (guierles) depuis le XVe siècle.Pour quitter Brive, on emprunte en 1959 les avenues du Président-Roosevelt et Pierre-Semard. L’ancienne voie de Bordeaux passait –au XVIIIe siècle- par l’actuelle avenue Emile-Zola (D59) pour rejoindre Larche. Les nouveaux chemins réalisés au XIXe vont conforter l’axe Brive-Périgueux au détriment de Bergerac: «A la grande amertume» des Bergeracois, c’est en 1809 qu’il est décidé d’orienter définitivement la grande route Lyon-Bordeaux par Périgueux, lit-on dans l’article de Michel Genty, «Le désenclavement routier et ferroviaire des villes du Périgord et du Bas-Pays limousin au XIXe siècle», paru dans les Annales du Midi. «Aussi, continue l’article, à partir de 1811, entreprend-on l’exécution dune nouvelle route reliant Périgueux à Brive et abandonnant l’ancien chemin muletier qui, par Milhac-d’Auberoche, permettait de gagner Montignac et Terrasson. Les travaux sont achevés en 1825». Entre Brive et la Galibe, on a restauré un tronçon «aménagé en partie avant la Révolution» et une nouvelle voie a été construite après la Galibe jusqu’à Périgueux.

Entrée de Larche (photo: Marc Verney, octobre 2018).
Pont-Vieux de Terrasson-Lavilledieu (photo: Marc Verney, octobre 2018).

A onze kilomètres de Brive, voilà Larche, aujourd’hui contournée au XXIe siècle. L’ancienne nationale y prend le numéro D1089E; c’est là que l’on pénètre dans le département de la Dordogne. Une ligne droite de dix kilomètres nous emmène vers Terrasson-la-Villedieu. On y pénètre en 1959 de manière assez spectaculaire au pied du rocher du Malpas par l’avenue Charles-de-Gaulle. Un virage prononcé de notre route nous fait traverser la Vézère par le pont Vieux (XIe siècle)pour ensuite suivre l’avenue Victor-Hugo. Au XIXe siècle, indique le site ville-terrasson.com, pour améliorer la circulation sur la nouvelle route de Périgueux, on bâtit un peu en aval le pont Neuf entre 1825 et 1833. Mais c’est en 1978 que le pont de l’Europe organisera le contournement du vieux centre-ville par la R.N.89 (D6089 auj.). Après le lieu-dit Pont-de-l’Elle et son passage à niveau supprimé, on s’oriente vers la Galibe et le Lardin-Saint-Lazare. D’anciennes mines de houilles, des verreries et des papeteries firent et font encore la fortune de l’endroit. C’est d’ici également que se séparait du tracé moderne l’ancien «grand chemin» de Périgueux qui déroulait son trajet zigzagant, caillouteux et ardu sur les plateaux… On peut suivre son tracé par la carte de Cassini: sortie du Lardin par la rue du Cern, les Farges, Auriac-du-Périgord, la Trémouille, Milhac-d’Auberoche, la Morandie, le Taboury, Niversac… Dès 1825, la nouvelle chaussée dessert Thenon, Fossemagne, Saint-Crépin… mais le transfert du trafic semble lent entre les deux axes; voici ce qu’écrit la Description routière et géographique de l'empire Français divisé en quatre régions (1830), «la [nouvelle] route est dépourvue (...) de ressources pour les voyageurs. Ils y rencontrent pourtant divers lieux considérables, outre les deux relais d'Azerat et de Saint-Crépin, si nouvellement établis sur cette route que le livre de poste de 1829 est le premier qui les porte».

Court délaissé vers le Lardin-Saint-Lazare (photo: Marc Verney, octobre 2018).
A la sortie de Fossemagne (photo: Marc Verney, avril 2019.

L’arrivée à Périgueux se fait par Saint-Laurent-sur-Manoire où la route n°89 de 1959 suit les rues Jacques-Prévert et Maison-Blanche. Boulazac est la dernière commune traversée avant Périgueux. On y côtoie pour la première fois la rivière Isle qui va être la «partenaire» de la R.N.89 historique jusqu’à Libourne. La route de Lyon et le cours Saint-Georges amènent notre chaussée des années cinquante aux abords immédiats du vieux centre de Périgueux. On traverse l’Isle sur le pont Saint-Georges (précédemment appelé pont Neuf), achevé en 1767 et élargi en 1953. Ce lieu des bords de l’Isle a toujours été un point de passage stratégique, ainsi, au Ier siècle, raconte l’Histoire de Périgueux, «un pont de pierre permettait de traverser en direction de l’est. Ce pont était connu au Moyen Age sous le nom de pont Japhet». Au fil des siècles, il y eut plusieurs ponts permettent de traverser l’Isle (d’ailleurs, objectivement, on s’y perd un peu…). On trouve notamment le pont de Tournepiche, un ouvrage fortifié dont l’origine remonte au XIe siècle et qui ne sera remplacé qu’en 1862 par le pont des Barris mais aussi le (les) pont(s) de la Cité qui ouvre(nt) sur l’ancienne route de Bordeaux par Grignols (celle d’avant les études de 1775) et également sur la nouvelle, par Marsac. Là, un dernier ouvrage datant de 1832-1833 et des travaux d’alignement «permettent d’élargir la route de Bordeaux à l’entrée de la ville», précise l’Histoire de Périgueux. La ville, «capitale du Périgord», signale le Guide Vert, a un passé riche et tumultueux. L’ancien oppidum des Pétrocores passé sous domination romaine se développe rapidement, raconte encore en 1961 le Guide Vert: «Vésone s’étend au-delà de la boucle de l’Isle, tandis que s’élèvent temples, forums, basiliques, arènes et que l’eau est amenée jusqu’aux thermes par un aqueduc long de 7 km». Beaucoup plus tard, vers le Xe siècle, après de multiples destructions liées aux «invasions barbares», un centre monastique fréquenté par les pèlerins «se forme sur la colline qui domine la rivière autour du sanctuaire de saint Front, évangélisateur du Périgord. Un bourg fortifié de religieux, marchands et artisans, se constitue et devient une étape majeure sur la voie de Vezelay, pour les pèlerins en direction de Saint-Jacques de Compostelle», écrit le site perigueux.fr. La ville médiévale a pour singularité, comme à Limoges, de se constituer autour de deux centres clos, la Cité et le Puy Saint-Front, aux environs desquels se développent des faubourgs. La réunion des deux, sous le nom Périgueux, se fait en 1251 après bien des affrontements. Séparée de la France par le traité de Brétigny en 1360, la ville reprend néanmoins la lutte contre l’occupant anglais et le Périgord se rallie au roi de France en 1370.Au XVIIIe siècle, poursuit le site perigueux.fr, voici l’heure des grands travaux d’aménagement (pour le meilleur et le pire…): l’intendant de Guyenne, Louis-Urbain de Tourny, fait réaliser des places, ouvrir des avenues et débute le démantèlement des anciennes fortifications. Aux fossés et aux remparts au nord de la ville, succède le vaste mail des allées de Tourny. En 1826, un jeune architecte parisien de 20 ans, Louis-Baptiste Catoire, finit de faire sauter à l’ouest le «corset» des remparts qui empêchent le développement urbain. En 1857, Périgueux voit l'arrivée du chemin de fer venant de Coutras. Et, à partir de 1862, les ateliers de réparation des locomotives et des voitures de la compagnie du Paris-Orléans s'installent dans la ville. Au début de la Seconde Guerre mondiale, fait peu connu, Périgueux accueille la mairie de Strasbourg et de nombreux Alsaciens, évacués par précaution de la zone frontalière avec l’Allemagne…

R.N.21: UN BIEN BEAU CIRQUE!!
La route nationale 21 relie Limoges aux Pyrénées en s'achevant face au cirque de Gavarnie... Voilà une route qui vous met des paysages plein les yeux (lire)

Le vieux centre de Périgueux vu depuis le pont Saint-Georges (photo: Marc Verney, avril 2009).

On quitte le centre-ville par l’avenue du Général-de-Gaulle après avoir traversé le pont de la Cité. On l’a vu, une ancienne route desservait Bordeaux par Coulouneix et Grignols, retrouvant le tracé de la R.N.89 de 1959 au sud de Neuvic. Et c’est effectivement en 1775, nous dit Georges Reverdy dans l’Histoire des routes de France, du Moyen Age à la Révolution, que «l’ingénieur Lallié proposait d’adopter un nouveau tracé pour la route de Bordeaux à Périgueux au-delà de Mussidan, en continuant à remonter la vallée de l’Isle au lieu de l’ancien chemin qui chevauchait les collines au sud de Périgueux». Dès lors, sur la route nouvelle, le long de l’Isle, les villages vont se succéder: Marsac, Razac… Tous ont le point commun de se trouver proche d’une rivière qui a été déclarée navigable dès le XVIe siècle entre Périgueux et Libourne. Au XVIIe siècle, on remplace les anciens barrages de terre par des «passels», sortes d’écluses fermées par des poutres de bois. Plus tard, de vraies écluses sont installées à partir de 1760 et l’on construit le port de Périgueux en 1837, précise le site razac-sur-lisle.fr. Au sud-ouest du village de Montanceix, on frôle Saint-Léon-de-l’Isle et Neuvic (lieu-dit les Cinq-Ponts sur le Vern) pour arriver à Sourzac. Là, l’œil avisé de «l’archéologue» des routes note, pointant par l’est sur Mussidan, une «route royale» qui apparaît également sur la carte de Cassini du XVIIIe mise en ligne par l’IGN sur le Géoportail. La chaussée moderne (achevée vers 1840, indique la Situation des travaux de 1841) passe par Couturou et Gâbillou. Arrivés à Mussidan, il faut emprunter la rue de la Libération pour suivre la R.N.89 historique de 1959. Cette petite localité, issue d’une exploitation agricole gallo-romaine, était, à la veille de la Révolution française, un gros bourg commerçant situé sur le chemin royal de Bordeaux à Périgueux. «On traversait encore l'Isle sur un bac payant, raconte mussidan.fr. Mussidan prospérait alors grâce à ses foires, où étaient échangés les bœufs, les mulets, les productions des forges de la vallée de la Crempse, les poteries de la vallée de la Beauronne, les verreries de la Double, les produits de la forêt ou de l'agriculture». On sort de Mussidan par la rue de la Liberté (D709E1).

L'ancienne chaussée se fait bucolique vers Neuvic (photo: Marc Verney, avril 2019).
La départementale moderne évite le plus souvent les petits villages, comme ici à Bénévent... alors, tout est tranquille (photo: Marc Verney, avril 2019).

Jusqu’à Montpon-Ménestérol, on note deux courtes rectifications de la chaussée de 1952, à Fournils et Bénévent. Montpon-Ménestérol est un des gros bourgs situés le long de la route de Lyon à Bordeaux. Le site internet de la cité revient sur les travaux d’aménagement du centre-ville au XIXe siècle. Ainsi, lit-on sur montpon-menesterol.fr, en 1811, «il s’agit de franchir le "ravin de Montpon" (sur le Chavat à l’entrée est en venant de Périgueux): un large pont est projeté, mais il faut démolir tout ce qui se trouve dans l’alignement». La chaussée à réaliser doit faire douze mètres de large. Ensuite, le pont sera élargi jusqu’à l’alignement des bâtiments pour en faire ce qu’est aujourd’hui la place Aurélien Brugère, poursuit le site municipal. Qui précise que les travaux sont effectués de 1816 à 1818 et sécurisent «la circulation de la route de 3e classe n°107 de Lyon à Bordeaux [l’ancien n° de la R.N.89] mais il fallait toujours passer par la place de la halle, la place du triangle, et la rue Carnot, chemin étroit et tortueux». Tout sera solutionné avec le percement de la rue Thiers quelques années plus tard. Puis voilà l’avenue Georges-Pompidou (D6089). Même si l’on ne voit pas toujours la rivière, notre chaussée suit avec application les boucles de l’Isle jusqu’à Saint-Médard-de-Guizières. On est entrés en Gironde peu avant Cousseau; la route se numérote désormais D1089. A Saint-Seurin-sur-l’Isle, raconte le site municipal stseurinsurlisle.com -après l’invasion normande du IXe siècle- l’une des premières manifestations de l’existence de la commune «fut, au XIIe siècle, la construction d’une église fortifiée sur les bords de l’Isle. Edifiée sur des fondations romaines, elle défendait le passage de la rivière et servit, plus tard de refuge aux pèlerins qui se rendaient à Saint-Jacques de Compostelle». Sous domination anglaise jusqu’au XVe siècle, la petite communauté villageoise de Saint-Seurin se relance au XVIIIe siècle avec notamment «le tracé d’une route Libourne-Montpon par Saint Seurin sur l’Isle». On continue vers Libourne avec Camps et Saint-Médard-de-Guizières, là encore bourg étape sur le chemin de Saint-Jacques, relais entre Aubeterre et l’abbaye de la Sauve-Majeure. Apès Port-du-Mas, l’ancienne chaussée de 1959 suit le tracé de la D247 actuelle. Du temps de Cassini, la route royale s’approchait bien plus d’Abzac avant de tourner brusquement vers Libourne en traversant en ligne droite ce qui est aujourd’hui l’une des zones viticoles parmi les plus connues au monde avec les villages de Lalande-de-Pomerol et Pomerol.

Aux alentours de Montpon-Monestérol (photo: Marc Verney, avril 2019).

Voilà maintenant Libourne qui s’annonce, on rentre dans la cité par l’avenue de l’Europe-Jean-Monnet, qui traverse l’ancien faubourg des Fontaines, formé sous l’Ancien régime le long de la route royale. Il n’en fut peut-être pas toujours ainsi. Au XVIIe siècle, l’Histoire de Libourne par Raymond Guinodie raconte que la chaussée de Montpon «par Montagne, Villefranche ou Puynormand était montueuse, étroite et raboteuse, on aimait mieux, assez généralement passer par Coutras pour aller à Périgueux». Plus tard, écrit encore l’auteur, «Louis XV ordonna par un édit de réparer les chemins (1738) et l’intendant de Boucher prescrivit (5 avril) au jurats (les magistrats municipaux, NDLR) de Libourne d’améliorer tous ceux de leur juridiction, mais la présence de De Tourny était nécessaire pour activer les travaux. Il fit tracer (1744) une route de Libourne à Montpon par Saint-Médard-de-Guizières». Le site de Libourne, entre la Dordogne et l’Isle, connaît, comme tous les lieux de passage notables, une histoire mouvementée. Carrefour commercial sur les routes de l’étain, il s’y élève, à l’époque gauloise, une petite bourgade nommée Kondaten (confluent en celte) qui devient Portus Condatis après la conquête romaine. Les conquérants, qui y établissent un lieu fortifié, y font de lourds travaux d’aménagement, comme l’établissement de la liaison Libourne-Périgueux. Puis un village de pêcheurs, Fozera, prend le relais. Mais l’histoire de Libourne ne débute vraiment qu’en 1270: Roger de Leyburn, duc de Guienne et sénéchal du roi d’Angleterre, y fait établir une «bastide à laquelle il laissa son nom», signale Jean-Claude Bruneau dans l’article «Libourne (Gironde), exemple d’une ville moyenne» paru dans la Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest. En 1564, la surface totale de la bastide, passée sous administration française depuis 1453, couvre une quarantaine d’hectares. En 1632, la ville figure comme relais sur la route de poste de Bordeaux à Limoges et Paris (vers Bordeaux, l’itinéraire passe par Fronsac). La seconde moitié du XVIIIe siècle voit la démolition des remparts et l’établissement d’allées plantées tout autour de l’antique bastide (dès 1731), parallèlement, des rues sont pavées et l’on aménage le confluent de l’Isle et de la Dordogne. Pour aller à Bordeaux à l’époque çà n’était pas simple, rend compte Raymond Guinodie: «Au XVIIe siècle, dans l’hiver, il était bien plus avantageux de se rendre à Bordeaux par eau. Aussi, depuis les temps anciens, les jurats de Libourne établirent-ils un service de transport pour les voyageurs de leur ville à Caverne et retour. La route de Bordeaux par Saint-Pardon n’était guère fréquentée. Les personnes qui ne pouvaient profiter du bateau préféraient passer par Arveyres, Vayres et Izon; elles traversaient la Dordogne au port Bédignon, et descendaient au port du Noyer». La création des routes royales vers Périgueux et Bergerac au XVIIIe siècle va également changer la circulation vers Bordeaux. Une nouvelle voie (aujourd’hui D2089) relie Libourne à Lormont au sud de Carbon-Blanc. Et donc… conclut Raymond Guinodie, «en 1822, le bateau de Libourne à Bordeaux n’était quasiment plus fréquenté. Il cessa ses voyages avant 1824 année dans laquelle le pont sur la Dordogne devant Libourne fut livré au public».

Nous voici dans la région des grands vins de Bordeaux (photo: Marc Verney, avril 2009).

La dernière ligne droite de la R.N.89 vers Bordeaux est, aujourd’hui, une multivoies de type autoroutier qui se trouve dans le prolongement direct de l’A89. Peu d’intérêt donc pour le voyageur des chaussées anciennes… Des lieux-dits aux noms évocateurs, la Conseillère, l’Intendant, la Cantonnière, la Poste font –un peu- chanter le passé routier de l’endroit à nos oreilles! On remarque même une «route de l’Intendant» vers la Blanquine. En 1959, notre R.N.89 passe au Poteau-d’Yvrac, empruntant la bien-nommée «avenue du Périgord» (auj. D115E7). C’est vers le lieu-dit Bousquet (commune de Lormont), dans un environnement désormais complètement urbanisé, que s’achève la route Lyon-Bordeaux, au croisement de la chaussée Paris-Bordeaux (R.N.10 historique). Nous aurons parcouru au total 541 km de cette R.N.89 qui mériterait tout à fait de porter ce surnom de «grande route centrale»…

Marc Verney, Sur ma route, octobre 2019

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R.N.10: AUX BASQUES DE LA GIRONDE
La route annonce la couleur: rouge piment d'espelette, rouge bordeaux, rouge de touraine... la N10? une route de gastronomes... (lire)