Ancienne plaque routière émaillée de la RN77 à Sedan. La région regorge de ce type d'indications routières... et c'est tant mieux (photo: MV, janvier 2008).
Ancien panneau Michelin entreposé dans un dépôt de la direction des routes à côté de Sedan (photo: MV, janvier 2017).
AUX LECTEURS: les textes, photos et dessins de ce site sont soumis au droit d'auteur. Pour toute autre utilisation, contacter l'auteur de Sur ma route. Merci de votre compréhension...
Documentation écrite utilisée: AAtlas des Grandes routes de France, Michelin (1959); carte n°53 Arras-Mézières, Michelin (1947, 1969); carte n°56 Paris-Reims, Michelin (1958); Bulletin des lois du Royaume de France, Imprimerie royale (1847); Châlons et la vallée de la Marne, T.IV, Raymond Nominé, Alan Sutton (2008); Histoire du pays et de la ville de Sedan, par M. l'abbé Pregnon, typographie et lithographie de Auguste Pouillard (1856); «Métamorphoses de la Champagne crayeuse: déboisement et  équilibre biologique», par Yves Chevalier (documents.irevues.inist.fr); Sedan pittoresque, Charles Pranard, chez l'auteur (1842); «Sur les chemins de mémoire au camp militaire de Suippes», Paul Hessenbruch, defense.gouv.fr (20 août 2010); «Un document inédit et quelques précisions topographiques concernant le tracé du "Chemin Neuf " de Liège à Sedan, à travers l'Ardenne, et ses embranchements vers le Barrois et la Lorraine», Jean De Sturler, Bulletin de la Commission royale d'Histoire (1965); chalonsenchampagne.fr; projetbabel.org; sedan.fr; sommepy-tahure.fr;. Merci au Géoportail de l’IGN, à CartoMundi. Wikipédia; Wikisara.
Une vieille plaque Michelin à Sedan. Il y en a une autre dans la ville: celle qui indique la voie menant au château. Photo: Marc Verney, janvier 2008.
Un premier gros plan sur une plaque émaillée à Tannay (photo: MV, janvier 2017).
Deuxième gros plan sur la plaque émaillée de Tannay (photo: MV, janvier 2017).
Villes et villages traversés par la R.N.77 historique (1959), en italique, les anciennes RN principales croisées:
La Chapelle
Givonne
Sedan (N64)
Frénois
Chéhéry
Chémery
Tannay
Le Chesne
Quatre-Champs
Ballay
Vouziers (N46)
(route nationale 46 jusqu'au rond-point de Mazagran)
Mazagran
Sommepy-Tahure
Souain
Suippes (N31)
St-Etienne-au-Temple
Châlons-en-C. (N3, N33, N44)

A VOIR, A FAIRE
Sedan: l'imposant château-fort surplombe la ville de ses vertigineuses murailles de pierre. Il pouvait héberger jusqu'à 4000 soldats. Différents circuits de visite permettent d'en apprécier l'ampleur.
Tannay: l’église fortifiée du XVIe siècle; tourisme de mémoire autour de la bataille de Stonne (mai 1940), haut-lieu de la résistance de l’armée française face à l’envahisseur nazi. Un circuit explicatif d’une quinzaine d’étapes relie les points forts de cet engagement militaire trop méconnu.
Le Chesne: promenades le long du canal des Ardennes et autour du lac de Bairon (baignade et restauration).
Vouziers: l'église Saint-Maurille et son portail du XVIe siècle; promenades vertes en Argonne-Ardennaise, le long de lAisne…
Ferme de Navarin: monument-ossuaire à la mémoire des soldats des divisions françaises et alliées qui ont combattues en Champagne contre l’envahisseur allemand. Le bâtiment, en forme de pyramide, est dominé par trois statues de soldats, oeuvre du sculpteur Maxime Réal Del Sarte.
Suippes: le centre d’interprétation Marne 14-18, placé sur l’ancien front de Champagne, offre une approche moderne et interactive des durs combats de la Première Guerre mondiale.
La Cheppe: chaussée romaine et «camp d’Attila». Pour apprécier toute l'étendue du site, six belvédères offrent différents points de vue et six panneaux explicatifs vous guideront tout au long du parcours.
Châlons-en-Champagne: l’office du tourisme propose une «visite éclair» de la cité (2 heures) pendant laquelle le voyageur peut admirer les plus beaux bâtiments de Châlons. A commencer par la cathédrale Saint-Etienne, majestueux «vaisseau» de pierre qui s’élevait avant la Révolution au centre d’un quartier canonial. Idéalement située sur la route d’Allemagne, l’édifice verra s’y conclure deux mariages entre princesses allemandes et princes français. Plus loin dans la ville, on verra l’église Notre-Dame-en-Vaux (XIIe siècle), classée au patrimoine mondial de l’humanité au titre des édifices présents sur le chemin de Compostelle. La porte de Marne (1844) ouvre la ville à la via Agrippa. Deux beaux jardins rafraîchissants, réalisés autour d’une ancienne prairie possédée par l’évêque, le Petit et le Grand Jard. Nombreuses maisons à pans de bois.

Panneau du circuit de la bataille de Stonne (photo: MV, janvier 2017).
Barbelés des tranchées 14-18 autour du monument-ossuaire de Navarin (photo: MV, janvier 2017).
Ancienne chaussée de la R.N.77 peu avant St-Etienne-au-Temple (photo: MV, janvier 2017).


Les belles routes de France
R.N.77: LA PERCEE DES ARDENNES (I)
En 1959, la R.N.77 relie la Belgique (vers Bouillon) à Nevers, en passant par Sedan, Châlons, Troyes, Auxerre, Clamecy... Une sacrée percée de près de 400 kilomètres souvent mise à profit par les envahisseurs venus de l'Est!!! C'est aussi un bel itinéraire transversal comme on les aime car peu modifié au fil des ans et qui nous fait découvrir certaines des plus jolies villes de la Champagne et de la Bourgogne. En fait, ce séduisant macadam, largement déclassé, permet de glisser lentement des rudes coteaux ardennais à la douceur des bords de Loire. Tentant, non? A noter qu’il existait aussi une R.N.77bis dans le Morvan et une R.N.77ter reliant deux points en Belgique, Sugny et Corbion. Voici la première partie de notre voyage en direction de la capricieuse Loire, avec un texte largement remanié et de nouvelles images, de Bouillon à Châlons-en-Champagne (à l'époque on disait Châlons-sur-Marne). Un premier article sur ce trajet avait été réalisé en septembre 2010. Une nouvelle promenade s’est déroulée en janvier 2017...

A la sortie du village de Chemery (photo: Marc Verney, janvier 2017). En cliquant sur l'image vous pourrez bientôt continuer la promenade de la N77 historique!

Il faut commencer la promenade à Bouillon, côté Belgique. Il serait vraiment dommage de négliger ce petit bourg ardennais, aimablement niché dans une boucle serrée de la rivière Semois et dominé par un château-fort du VIIIe siècle, fief de Godefroy de Bouillon. La cité, «clé des Ardennes», fortifiée par Vauban, restera rattachée à la France jusqu'en 1815, date à laquelle elle est transférée au Grand-Duché de Luxembourg, sous la responsabilité de Guillaume Ier des Pays-Bas. Plus tard, le royaume de Belgique est créé le 4 octobre 1830. Le drame de mai 1940 s'échafaude dans ces contrées. Sûr de lui, le haut-commandement français néglige les Ardennes, persuadé de l'inviolabilité de ses forêts... Et pourtant, le 11 mai 1940, Bouillon est attaquée par la 1ère Panzerdivision ce qui permettra aux blindés allemands de frapper à Sedan dès le lendemain... Dès les premiers jours du conflit, la France a quasiment déjà perdu la bataille... Aujourd’hui, pour sortir de Bouillon (si l'on est pressé), rien de plus facile: la quatre-voies n°89, puis la N58 conduisent directement à Sedan. Un tracé qui ne reflète pas tout à fait les anciens itinéraires de la région... Côté belge, on suivait d’abord un «chemin de Sedan» visible sur la carte de Cassini du XVIIIe siècle publiée par le Géoportail de l’IGN. Un arrêté royal belge de 1838 fixe l’emplacement de la douane au lieu-dit le Moulin-à-Vent situé en plein bois mais ce chemin aurait été aménagé dès 1773… Côté français, ce sont les départementales 4 et 977 qui traversent la profonde forêt domaniale de Sedan et rejoignent Sedan par La Chapelle, Givonne et le Fond-de-Givonne. Depuis le milieu du XIXe siècle, dans l’Entre-deux-guerres et après, la douane se situe sur la route passant par l’auberge du Beaubru; une voie construite en 1847 indique Jean De Sturler dans un article sur les itinéraires traversant l’Ardenne. Quelques kilomètres plus loin, le Bulletin des lois du Royaume de France signale un projet de rectification de la chaussée entre la sortie de Sedan et Givonne. L’ancienne chaussée quittait Givonne (voie Royale) pour grimper sur le Haut-de-Givonne alors que la nouvelle voie projetée en 1846 se contente de contourner la colline par le Fond-de-la-Forge.

Autre panneau Michelin présent dans le dépôt de la direction des routes proche de Sedan (photo: Marc Verney, janvier 2017).

On entre dans Sedan par le Faubourg de Givonne. Trois fois perdue (1870, 1914 et 1940), la ville est marquée au fer rouge par la guerre: Napoléon III y est encerclé et capitule en 1870, durant la Première Guerre mondiale, l’occupation dure de 1914 à 1918, et, en mai 1940, la Wehrmacht y traverse en force la Meuse… Mais il faut savoir qu’auparavant, puissamment fortifiée par la puissante famille La Marck dès le XVe siècle, la cité, devenue haut lieu du calvinisme, a été surnommée «la petite Genève»... Plus tard, considéré comme le prince bâtisseur de Sedan, Henri de la Tour d’Auvergne, époux de Charlotte, la dernière descendante des seigneurs de La Marck, un proche d'Henri IV, apporte à la ville «de grands édifices publics, civils et religieux dès la fin du XVIe siècle: un temple protestant, un hôtel de ville et une école militaire (l’Académie des Exercices). Il aménage la place d’Armes, renforce les fortifications et dote la cité d’un plan d’urbanisme rectiligne», recense le site municipal sedan.fr. Le promeneur de la R.N.77 historique ne peut rater le château, construit à l'origine par les ducs de La Marck. C'est aujourd'hui, le plus grand édifice fortifié d'Europe resté encore debout (il n'a été rendu à la «vie civile» qu'en 1962). Cinq années après le rattachement de la principauté de Sedan à la France en 1642, le nouveau gouverneur de Sedan Abraham Fabert accorde à trois marchands parisiens le privilège de fabriquer des draps noirs comme ceux de Hollande. «La manufacture du Dijonval, seule manufacture royale de draps fins en France, est alors fondée», souligne sedan.fr. Les fabriques textiles, grâce à l'élaboration du «Tapis Point de Sedan», seront d'ailleurs l'un des fleurons des industries sedanaises jusqu'à la fin du XXe siècle. Enfin, côté transports, l’Histoire du pays et de la ville de Sedan signale que «les voitures publiques de Sedan à Paris» sont apparues en 1598. Après 1870, lit-on sur le site des Villes et Pays d'art et d'histoire (vpah.culture.fr), «les remparts de Sedan sont déclassés et la ville s'étend avec la construction des places Nassau et d'Alsace-Lorraine. Une gare est inaugurée en 1884, elle est reliée au centre ville par l'avenue Philippoteaux». En partie démolie pendant les combats de la Seconde guerre mondiale, la ville est rebâtie par l'architecte Mailly. Les immeubles en épis et à colonnades sont caractéristiques de cette reconstruction.

R.N.64: DES ARDENNES AUX VOSGES
La route nationale 64 de 1959 traverse les plus grands champs de bataille français et nous emmène au pied des Vosges par la jolie forêt de Darney (lire)

Le village de Cheveuges, vu depuis la R.N.77 historique, assoupi au coeur de l'hiver ardennais (photo: Marc Verney, janvier 2017).

En 1959, on s’extrait de Sedan par l’avenue de la Marne après avoir traversé la Meuse. C’est l’itinéraire historique qui franchissait au XIXe siècle les fortifications à la hauteur de Torcy. Il y avait là jadis un autre pont franchissant la prairie marécageuse et les eaux entre Torcy et Sedan: construit sous Henri de la Tour d'Auvergne, «il est long et bien pavé, mais trop étroit et manquant de légèreté», raconte Charles Pranard dans un ouvrage sur Sedan en 1842 qui signale d’ailleurs aussi la route royale «de Nevers à Sedan et Bouillon par le Mont-Dieu, Chémery, Connage, Chéhéry, Cheveuge, Torcy, Givonne et La Chapelle». La route nationale 77 (D977) prend la direction de Chémery-sur-Bar en esquivant le village de Frénois. Les anciennes cartes ne racontent pas toujours la même histoire: sur celle de Cassini (XVIIIe) publiée par l’IGN, la voie quitte la route de Flize à la hauteur de Frénois puis file en direction de Cheveuges en frôlant par l’ouest le bois de Marfée, théâtre en 1641 d’une bataille entre Français et Sedanais, qui décidera du sort de la principauté indépendante de Sedan. Ce bois, d’importance stratégique, sera aussi âprement disputé en 1914 et 1940… La carte de 1832 publiée par CartoMundi montre, elle, le chemin actuel qui passe à l’ouest de la Boulette en une élégante et vaste courbe passant au-dessus du village de Cheveuges. De son côté, la carte d’état-major du XIXe siècle (1820-1860), également présente sur le site de l’IGN, montre aussi (en pointillés) l’ancien «chemin des Romains» qui part d’un gué sur la Meuse à Sedan et qui rejoint la voie du XVIIIe peu après le lieu-dit les Longs-Boyaux au sud de Frénois. Cet itinéraire par l’ouest du bois de Marfée rejoint dans tous les cas la D977 au niveau du lieu-dit le Gendarme (est de Cheveuges).

Anciens panneaux à Chémery-sur-Bar (photo: Marc Verney, janvier 2017).
Gros plan sur la plaque émaillée de Chémery (photo: Marc Verney, janvier 2008).

Après avoir passé la ferme de Coulan, la chaussée file le long d'une jolie vallée environnée de douces collines boisées. Voilà Chéhéry, où, le 14 mai 1940, des blindés allemands se frottent à leurs homologues français, prémisses de l’intense bataille autour de Stonne, plus au sud. Dominée par le château de Rocan, la chaussée fait une boucle au-dessus de la vallée de la Bar au travers du bois de Rocan. Sur les cartes de l’IGN, le tracé des XVIIIe et XIXe est plus «rapide», coupant dans le virage au plus court, surplombant le village de Connage. Après le bois de Naumont, notre voie se rapproche un temps du canal des Ardennes, long de près de 88 km, mis en service en 1835 et destiné à rapprocher la Meuse et l’Aisne (projetbabel.org). Puis c’est l’entrée dans le village de Chémery-sur-Bar. Au sud de ce bourg, la R.N.77 historique s’oriente en direction de la forêt du Mont-Dieu. Montées et descentes se font un peu plus rudes. Détail intéressant: c'est par là qu'une météorite de fer, la plus grosse d'Europe (plusieurs centaines de kilos), a touché le sol terrestre, entre 1870 et 1914... A la mi-mai 1940, de durs combats liés à la percée de Sedan se déroulent ici et à Stonne, autour de la D30 voisine, les soldats français et allemands, soutenus par des blindés, s'opposent violemment. Entre le 15 et le 18 mai le village, d’importance stratégique, car dominant toute la région, changera 19 fois de mains!! A Tannay, on bifurque vers Le Chesne en suivant une voie apparaissant sur la carte du XIXe publiée par l’IGN comme bien mieux aménagée que le chemin de Sedan à ce village (la «route de Vouziers à Stenay»). Ici, signale la page Wikipédia du bourg, la chaussée moderne recouvre les restes d’une voie romaine (visible dans l'Itinéraire d'Antonin) reliant Reims à Trèves «établie selon un tracé rectiligne correspondant grosso modo à la D977 entre Le Chesne et Pont-Bar» (Tannay). D’autres vestiges de cette voie subsistent le long d'un chemin communal entre Le Chesne et Voncq. L'offensive allemande de mai 40 crucifie la paisible bourgade du Chesne: la ligne de front tiendra ici jusqu'au début de juin 40. Mais à quel prix! Sur les 372 maisons, 46 seulement resteront habitables... Encore un détail notable, l'écrivain Emile Zola, dans son roman La Débâcle, fait passer une nuit au Chesne à Napoléon III, aux alentours du 28 août 1870, peu avant la défaite de Sedan. Outre franchir une nouvelle fois le canal des Ardennes, on croise également au Chesne la route de Vouziers à Mézières.

En direction de Châlons-en-Champagne (photo: Marc Verney, janvier 2017).

De jolis paysages boisés nous accompagnent jusque sur les bords de l'Aisne. Après Quatre-Champs, Ballay et le carrefour de la Providence avec la R.N.46, voilà Vouziers, désormais installée de part et d'autre de la rivière. Au Moyen Age, nous dit le site de la ville, la cité, placée au carrefour de deux chemins et au lieu de passage de l'Aisne, était un carrefour des marchés du blé. En avril 1516, François Ier y rétablit les foires et marchés, assurant de ce fait la prospérité de Vouziers pour des générations. Aux XVe et XVIe siècles, la cité était aux limites du royaume de France, ce qui lui donnera un peu d'autonomie. Vouziers voit naître en 1881, Albert Irénée Caquot, considéré comme l'un des plus grands ingénieurs français, «avec plus de trois cents ponts et barrages de tous types dont plusieurs ont été des records du monde», indique Wikipédia. On lui doit notamment, entre 1927 et 1928, le pont La-Fayette à Paris qui franchit les voies de la gare de l’Est et le pont de la Caille (vers Annecy) sur le ravin des Usses. L’Aisne est traversée sur un ouvrage qui porte d’ailleurs le nom du célèbre ingénieur. Après, c’est la rue du Froid-Manteau qui nous fait aller aujourd’hui  au centre-ville. Pas de dates précises pour le pont actuel sur la rivière… mais des photos aériennes datant de 1957 publiées par l’IGN montrent un chantier sur l’Aisne jouxtant un ancien ouvrage reliant la rue Taine à la rive droite. D’autres infos publiées dans une base de données des Archives nationales évoquent le projet (1868) d’établissement d’une nouvelle «rampe d’accès sur la rive gauche du pont de Vouziers actuellement en reconstruction (…), route impériale n°46». Ce qui est sûr, c’est que les différents conflits n’ont pas dû arranger le sort de Vouziers… La rue de Chanzy, puis la rue Bournizet nous emmènent dans la direction des horizons presque sans fin de la plaine champenoise…

Gros plan sur la plaque émaillée de Ballay. On y lit la mention "lave de Volvic émaillée, Saint-Martin-les-Riom (Puy-de-Dôme)". Photo: Marc Verney, janvier 2017.
Sortie du village de Ballay (photo: Marc Verney, janvier 2017).

De Vouziers à Mazagran, la R.N.77 historique se confond provisoirement avec la nationale 46 (D946) sur une distance de 9 kilomètres. Selon Wikisara, on mène ici des travaux de réfection en 1841. Le carrefour de Mazagran marque la frontière naturelle entre la Champagne crayeuse ardennaise, aux immenses territoires agricoles et l'Argonne ardennaise boisée et touristique, à la géographie plus accidentée. Ici, la R.N.77 plonge vers le sud: direction Châlons. Son tracé est relativement récent: s’il n’apparaît pas sur la carte d’état-major (1820-1866) publiée sur le Géoportail de l’IGN, Wikisara donne la période 1838-1846 pour la réalisation d’une chaussée jusqu’à Sommepy et au-delà. Le tracé de la «route de Nevers à Sedan» est, en tous cas, bien visible sur la carte au 1:80.000 (1835) publiée par CartoMundi. Sous le Second Empire, écrit l'ingénieur Yves Chevalier, la région, aujourd'hui fortement déboisée et qui fut pourtant largement plantée de pins sylvestres dès 1760, voit la création de quelques grandes fermes, portant des noms «exotiques»: Varsovie, Solférino, Moscou et Constantine... Après dix-huit kilomètres, nous voici à Sommepy-Tahure (Marne), aux portes du gigantesque camp militaire de Suippes. Le nom de Sommepy, traversée par la rue Foch (un contournement existe en 1956), vient de la source de la Py, toute proche. L'autre nom accolé (Tahure) provient d'un village détruit pendant la Première Guerre mondiale (les ruines de celui-ci se trouvent maintenant dans le camp de Suippes). Une information d'importance nous est fournie par le site sommepy-tahure.fr: c'est «à partir du 15 mars 1844» qu'a fonctionné un service régulier de diligence entre Sedan et Châlons-en-Champagne. Il y avait donc une chaussée à cette époque… Au XIXe siècle, grâce à l'élevage ovin, qui prospérait sur ces terres difficiles, «la véritable richesse de Sommepy était dans les différentes préparations de la laine», nous précise le site municipal sommepy-tahure.fr. La guerre de 1914-18, signale encore ce site, «a marqué profondément et douloureusement le village». Anéanti sous le feu constant des canons, il fut occupé par les Allemands dés le 2 septembre 1914 et seulement libéré le 28 septembre 1918.

Après le rond-point de Mazagran (photo: Marc Verney, janvier 2017).
La rue Foch à Sommepy (photo: Marc Verney, janvier 2017).

A partir de là, la R.N.77 (D977) va longer le camp militaire de Suippes durant une petite quinzaine de kilomètres. Pas beaucoup de reliefs à se mettre sous la dent et souvent un vent à «décorner les bœufs»... D'une superficie de 13.500 ha, Suippes, ouvert en 1922 sur le territoire de villages rasés par le premier conflit mondial (Perthes-lès-Hurlus, Hurlu, Mesnil-lès-Hurlus, Tahure), est l'un des plus grands camps de France (defense.gouv.fr). Les armées s'y entraînent notamment au tir d'artillerie. Brisant la ligne d'horizon, voilà, peu avant Souain-Perthes-lès-Hurlus, le monument Navarin, composé d'une imposante pyramide surmontée d'un groupe de trois statues en bronze. L'ossuaire qui s'y trouve rappelle l'engagement des troupes françaises lors des âpres combats de Champagne de la guerre 14-18. C’est effectivement ici que passait la ligne de front. Quelques barbelés rouillés rappellent l’horreur des tranchées… Sur ce sinueux «chemin de Suippes à Vouziers», lit-on sur la carte d’état-major du XIXe siècle publiée par l’IGN, se trouvait ici un «cabaret». Au sud de Souain, notre chaussée de Sedan à Nevers croise une voie antique qui part se perdre à l’est dans l’horizon kaki du champ de manœuvres: il s’agit de la voie de Reims (Durocortorum) à Verdun (Virodunum). Voilà maintenant le bourg de Suippes, où l’on croise l’ancienne route n°31 (D931) aujourd’hui surnommée «voie de la Liberté» puisque cet axe suit en partie le parcours de la troisième armée américaine dirigée par le général Patton, du débarquement de Normandie à la percée dans le Cotentin jusqu'à Metz, puis Bastogne. On quitte Suippes par la «route de Châlons». On longe très vite l’autre vaste camp militaire de la région, Mourmelon, inauguré en 1857 par la volonté de Napoléon III.

Statue surplombant le monument-ossuaire de Navarin, au bord de la R.N.77 historique (photo: Marc Verney, janvier 2017).
A Suippes. Photo: Marc Verney (septembre 2008).

Dès la sortie de Suippes passée, les cartes racontent des histoires bien particulières: Les dessins de Cassini (XVIIIe) font virevolter le «chemin de Châlons à Suippe» (sans le s) par Cuperly et Saint-Etienne-au-Temple. Cette même route, de viabilité «incertaine» est reportée sur la carte d’état-major (1820-1866) publiée par l’IGN sur le Géoportail. Sur cette même carte, la «voie romaine de Reims à Bar-le-Duc» est d’ailleurs bien mieux dessinée! A quatre kilomètres à l'est du tracé moderne et rectiligne de la R.N.77 historique (que l’on remarque cependant sur une carte de 1834 publiée par CartoMundi), le village de La Cheppe abrite le «Camp d'Attila», non loin de la voie romaine évoquée précédemment qui le longe au nord. Là, selon certains, se serait déroulée la bataille des champs Catalauniques, opposant en 451 les troupes gallo-romaines aux sauvages Huns emmenées par Attila (vous savez, l'herbe qui ne repousse pas...). Bon, les historiens s’écharpent encore… En revanche, on est sûr que l'endroit recèle les vestiges d'un oppidum gaulois d'environ trente hectares occupé ensuite par les Romains. On arrive à Saint-Etienne-au-Temple, village dévié après les années 70, où l’on franchit la Vesle.

A Saint-Etienne-au-Temple. Notez la mention "Châlons-sur-Marne" sur le panneau (photo: Marc Verney, janvier 2017).

Une chaussée en ligne droite nous emmène vers Châlons-en-Champagne (ou anciennement Châlons-sur-Marne), objectif de la première partie de notre grande promenade. Notre route croise d’abord le contournement de la R.N.44 dont le chantier est bien visible sur la carte Michelin Paris-Reims n°56 de 1958 puis entre dans la ville par la longue rue du Commandant-Derrien jusqu’au faubourg Saint-Jacques. Enfin, les différents trafics en provenance de Reims, Sedan, Verdun, Vitry-le-François, se rencontraient place de Verdun. «Châlons, écrit le site chalonsenchampagne.fr, se développe au XIIe siècle, en intégrant la Hanse des dix-sept villes drapières des Flandres et du Nord de la France. L'activité marchande apporte richesses et croissance de la population. Elle s'agrandit et se protège derrière une nouvelle enceinte au XIIIe siècle qui marque son apogée». Au milieu du XVIIIe siècle, poursuit le site municipal, «les deux derniers intendants de Champagne, Barberie de Saint-Contest et Rouillé d'Orfeuil, se chargent d'embellir la ville» en procédant aux alignements et élargissement des principales artères. La rue de la Marne, artère historique de la cité, nous mène directement au pont franchissant la rivière du même nom. En consultant l’ouvrage Châlons et la vallée de la Marne, T.IV, nous apprenons que le pont sur la Marne, à l’image de ses «congénères» des villes de l’Est a été souvent détruit lors des débâcles des armées hexagonales (deux fois en 39-45 quand même)… L’ouvrage actuel date de 1947. A la sortie de ce pont, il faut prendre la rue du Lieutenant-Loyer vers la gauche. Puis c’est l’avenue Jeanne-d’Arc qui nous fait glisser jusqu’en dehors de Châlons-en-Champagne. Dès lors, pour le Guide Bleu France automobile, le parcours est «rectiligne et monotone»... Mais, voici Troyes, la magnifique, qui s'annonce à 79 km... (à suivre)

L'ancienne via Agrippa traversait Châlons de part en part (photo: Marc Verney, juin 2013).

Marc Verney, Sur ma route, janvier 2019

R.N.77: AUBE SUR LOIRE (II)
Après Châlons, voici Troyes qui s'annnce. Puis la Bourgogne et l'Yonne pour un trajet toujours plus champêtre. Et Nevers est au bout du chemin... (lire)

R.N.3: REJOUER LES TAXIS DE LA MARNE
La route nationale 3 relie Paris à l'Allemagne en passant par Verdun et Metz. Que des terres de batailles mais voilà, l'Est nous attire! Paysages bucoliques et vieilles pierres y sont légion...(lire)

RN33: UN AIR D'EMPIRE...
La route nationale 33 va de la Ferté-s-Jouarre à Châlons. Des plaines marquées par le sang des ultimes batailles de Napoléon en 1814...(lire)

R.N.44: LA NATIONALE PERDUE
Au sud de Saint-Quentin, se trouvent les vestiges d'une autostrade jamais achevée. Un site d'archéologie routière majeur que Sur ma route a visité pour vous... (lire)

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