Ce panneau Michelin était situé à l'entrée nord de Saint-Chély-d'Apcher. Il faut hélas en parler au passé (photo: MV, avril 2008).

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Sources et documents: Atlas des grandes routes de France, Michelin (1959); carte n°76 Aurillac-Saint-Etienne, Michelin (1928, 1931, 1946); carte n°49 Clermont-Ferrand-Aurillac, IGN (2003); De battre mon coeur n'a jamais cessé, Pierre Juquin, l'Archipel (2006); Dictionnaire statistique du département du Cantal, Déribier Du Châtelet, imprimerie Vve Picut et Bonnet (1856); Du Gévaudan à la Lozère, Jean-Paul Mazot, les Presses du Languedoc (1994); Guide Bleu de la France automobile, Hachette (1954); Guide Vert Auvergne, Michelin (1957); Histoire des routes de France, du Moyen-Age à la Révolution, Georges Reverdy, presses de l’ENPC (1997); Itinéraire complet de l'Empire français, de l'Italie et des provinces Illyriennes, Volume 2, Hyacinthe Langlois, Langlois (1812); Le réseau routier de l’Auvergne au XVIIIe siècle, Franck Imberdis, Presses universitaires de France (1967); Les routes de France du XIXe siècle, Georges Reverdy, presses de l'ENPC (1993); «Marvejols, une ville royale en Gévaudan au riche passé historique et industriel», midilibre.fr (2013); Petit Futé Auvergne, Céline Trommenschlager, Nouvelles éditions de l'université (2009-2010); Saint-Flour dans le passé, Louis Bac, Watel (1977); millau-patrimoine.fr; severaclechateau.fr; stchelydapcher.fr; vivreaupays.pro; Wikipédia, Wikisara. Merci à la BPI du centre Georges-Pompidou, à Gallica, au Géoportail de l’IGN.

Ancienne borne indicatrice de la route du XVIIIe siècle sur le plateau au sud de Lempdes (photo: MV, octobre 2013).

Villes et villages traversés par la N9 (1959):
Lempdes-sur-Allagnon (N102)
Leotoing
Le Babory
Grenier-Montgon
Massiac (N588)
Loubinet
La Fageole
Saint-Flour (N121, N126)
Garabit
Lair
La-Bessaire-de-Lair
Loubaresse
La Garde
Saint-Chély-d'Apcher (N107)
Pont-Archat
Aumont-Aubrac
La Chazette
Couffinet
Combettes
La Rouvière
Marvejols
Chirac
Le Monastier-Pin-Moriès
Les Ajustons (N88)
Badaroux
La Mothe (N88)
Banassac
Sévérac-le-Château (N595)
Aguessac
Millau (N111)

D'autres ressources autour de la nationale 9 historique: La page Wikisara consacrée à cette nationale française (lire).
La page Wikipédia de la RN9 historique (lire).

La R.N.9 vue sur une carte de 1933 définissant les "routes à priorité". Un document édité à l'époque par le Laboratoire de médecine expérimentale à l'intention du corps médical.

A VOIR, A FAIRE

Le Babory: à peu de distance de la R.N.9 historique, au cœur des gorges de l’Alagnon, voici le vieux village de Blesle, fondé autour d’une abbaye bénédictine au IXe siècle.
Massiac: tranquille bourg où se tient chaque année une jolie foire aux pommes et fruits de tradition. Le touriste pourra monter sur le rocher de Sainte-Madeleine d’où la vue est grandiose. La ville porte le surnom de «porte fleurie du Cantal».
Saint-Flour: son site spectaculaire attire les regards. On peut visiter la cathédrale Notre-Dame; depuis la terrasse des Roches, belles vue sur la ville basse. En empruntant la chaussée entre la ville basse et la cité haute, on peut admirer de belles orgues basaltiques. Nombreuses belles maisons dans la vieille ville.
Garabit: le viaduc, imaginé par Léon Boyer et construit par Gustave Eiffel, long de 564 m, s’élève à 123 m au-dessus de la Truyère. Non loin, se trouve le château d’Alleuze.
Saint-Chély-d’Apcher: le bourg a un clocher sans église et une église sans clocher! Le clocher de la paroisse se trouve en effet être le donjon, l'un des derniers vestiges du château de la cité.
Aumont-Aubrac: village étape sur le chemin de Compostelle, on y trouve, devant l’hôtel de ville, une statue représentant la «bête du Gévaudan», sans doute un animal qui sema la terreur dans la région dans la deuxième partie du XVIIIe siècle.
Combettes: dominant la vallée d’Enfer, peut-être une des plus charmantes anciennes routes déclassées de France. Un must pour l’amateur, on y voyait (en 2013 encore) plus de dix panneaux Michelin de la R.N.9 historique dans un décor quasiment d’époque…
Marvejols: ancienne cité royale fortifiée, dite «la belle du Gévaudan». On peut y visiter l’ancien centre et admirer les trois portes de ville qui demeurent debout. A suivre, le parcours pédestre le «Circuit Henri IV, la ville royale». On y trouve aussi une statue de la «bête du Gévaudan».
Chirac: rien à voir avec un ancien président… Ancienne église romane du XIIe siècle.
Banassac: à côté de ce bourg sur la R.N.9 historique, la petite cité de La Canourgue, bâtie autour d’un monastère du VIIe siècle, charme le visiteur par ses anciennes maisons Renaissance et son réseau de canaux.
Sévérac-le-Château: son château et son village médiéval.
Millau: Ville d'art et d'histoire, joliment située en bord de Tarn, Millau se déguste à pied. A voir, le musée historique de la ville, la tour carrée des rois d’Aragon, dite le beffroi, le pont Vieux, l'église Notre-Dame de l'Espinasse, le lavoir de l'Ayrolle…

Ancienne plaque de cocher située à 8 km au nord de Sévérac (photo: EF, avril 2008).






Belles routes de France...
R.N.9: SILLON D'AUVERGNE (II)
Voici la deuxième partie de notre promenade sur la route nationale 9 historique. Nous quittons Lempdes pour prendre la direction de Massiac et de la «montagne»; ici, la chaussée s’élève jusqu’au plus haut de son trajet, au col de la Fageole à plus de 1000 m d’altitude. La route passe le Cantal, la Lozère, l’Aveyron et bientôt l’Hérault… Ce sont peut-être les plus beaux virages qui s’annoncent: voilà Saint-Flour, perchée sur son éperon, le viaduc de Garabit dans la vallée de la Truyère, Marvejols et l’austère Gévaudan; Millau et la spectaculaire montée sur le plateau du Larzac s’amorcent à l’issue de cette étape, longue de 198 km. Sur ce trajet, la R.N.9 historique se camoufle –hélas- bien souvent derrière l’autoroute A75, construit à petits pas de la fin des années 60 à 2005… Il faut donc zigzaguer autour du vieux bitume, ce qui n’est néanmoins pas pour déplaire à l’auteur de Sur ma route!

Jolis instants nostalgiques au hameau des Combettes, au sud d'Aumont-Aubrac (photo: Marc Verney, octobre 2013).

Il y a deux manières de quitter Lempdes-sur-Allagnon avec la route de Paris à l’Espagne: emprunter l’itinéraire du XVIIIe siècle, par le plateau, aujourd’hui numéroté D653, ou suivre les gorges de l’Alagnon par la route actuelle (D909), dont le projet remonte à 1847. L’ancien tracé nous frappe par sa rectitude, sauf aux deux extrémités où grimpettes et descentes ont dû, à l’époque, bien épuiser les chevaux... La chaussée par les gorges, moins fatigante, est surtout plus touristique… Non loin de là en effet, se trouve Blesle, un des Plus Beaux Villages de France, fondé autour d’un monastère de femmes au XIe siècle. C’est au lieu-dit Le Babory, juste à côté, que se trouvait, à la fin du XIXe siècle, une fonderie d’antimoine, créée par l’industriel français Emmanuel Chatillon. L'ouvrage autobiographique de Pierre Juquin, De battre mon coeur n'a jamais cessé, évoque l'antimoine au travers de son grand-père, mineur à l'usine du Babory: ce «corps simple, mi-métal, mi-métalloïde, cassant, argenté, qui augmente la dureté des métaux auxquels on l'allie. Utilisé en alliage antifriction, il a servi à faire l'âme des canons. Ainsi la mine de Blesle a-t-elle été quasi épuisée par l'exploitation intensive des années 1914-1918»... Les deux itinéraires se rejoignent à Grenier-Montgon (pont construit en 1738 et 1740), quatre kilomètres au nord de Massiac. On sort de la Haute-Loire pour entrer dans le Cantal. La silhouette de la chapelle Sainte-Madeleine dominant toute la vallée accompagne notre entrée dans Massiac. Sur ce tronçon, un rapport de 1790 de la généralité de Riom évoqué dans l’Histoire des routes de France, du Moyen-Age à la Révolution, dit que la «route du Gévaudan», passant par «Massiac, Saint-Flour et La Garde» est «à l’entretien sur toute sa longueur». Voici ce que l'on peut lire sur l'arrivée à Massiac dans le Dictionnaire statistique du département du Cantal de 1856: «La grande route, couverte de noyers, suit le fond de la vallée au pied du coteau de la rive droite de l'Alagnon, sous le rocher de la Madeleine. La pente méridionale est couverte de vignes; la pente opposée forme un contraste sensible par le sombre reflet de la verdure de ses sapins. (...) La proximité de la ville vous est annoncée par une longue et belle avenue de peupliers». Plus trace de peupliers au XXIe siècle!

Dominant Massiac, le spectaculaire rocher de la Madeleine (photo: Marc Verney, octobre 2013).

A gauche, rescapée d'une ancienne station-service de Massiac, cette plaque met en garde l'automobiliste qui s'apprête à escalader les hauteurs du Cantal. Un peu auparavant, à droite, voici la borne de limites départementales entre Haute-Loire et Cantal. On peut y décrypter la mention "route n°9 de Paris à Perpignan" (photos: Marc Verney, avril 2008).

A Massiac, la R.N.9 historique croise la route d'Aurillac. «Vers l’an 300, nous explique Wikipédia, une villa gallo-romaine est fondée au confluent de l’Alagnon et de l'Allagnonette. Son nom, Mattii Acum (le domaine de Mathieu), est à l’origine du nom de Massiac». Plus tard, au VIe siècle, un village s’installe autour de la villa. «En 1616, selon le Dictionnaire statistique du département du Cantal, lors de la fin des guerres de religion, Massiac eut beaucoup à souffrir du passage continuel des troupes entre la montagne et la Limagne». Au XIXe siècle, la richesse du sous-sol de la région de Massiac lui apportèrent une grande célébrité à tel point que l'endroit, lit-on dans le Petit Futé Auvergne, allait même être surnommé «la petite Californie»...

A la sortie de Massiac (photo: Marc Verney, octobre 2013).

On y quitte la vallée de l'Alagnon pour s'élever vers le plateau de la Margeride. Au sortir de la ville, on remarque sur la carte d’état-major du XIXe siècle publiée par le Géoportail de l’IGN l’existence d’une «ancienne route» du XVIIIe siècle, un peu à l’ouest du tracé de la D909. Les deux tracés se rejoignant au pied du suc de Rouby. L’importante rectification de cette côte est indiquée dans plusieurs rapports de travaux, en 1837 et 1840 notamment. Pour sa part, Georges Reverdy, dans Les routes de France du XIXe siècle, annonce l’année 1825 pour les premières études de la côte de Massiac, avec une finalisation en 1835 et une «largeur de route réduite à 10,50 m». Avant la rectification de cette pente, apprend-on dans le Dictionnaire statistique du département du Cantal de 1856, «la route de Saint Flour aboutissait à un beau pont d'une seule arche, construit il y a plus de cent ans, jeté sur le ruisseau»... L'oeil est attiré de toutes parts par de splendides paysages qui s’allongent vers la variabilité du ciel. C'est bientôt le col de la Fageole (1107 m sur notre Guide Bleu de la France automobile 1954, 1114 m sur l’Atlas Michelin de 2014) où l'on débute notre descente vers Saint-Flour. Entre Loubinet et La Fageole, il est ardu de rester sur le vieux bitume tant les restes de la nationale sont tranchés net par le moderne béton de l’A75… L’ouvrage Saint-Flour dans le passé signale qu’entre Massiac et Saint-Flour, «on pouvait voir des bornes de corvée royale plantées sur l’accotement de la route. On y voyait, gravée, la distance que les paysans et gens du cru avaient à entretenir». Là, dès 1737, nous dit Franck Imberdis dans Le réseau routier de l’Auvergne au XVIIIe siècle, «le chemin est assez avancé pour que l’on y songe à y transférer la poste, jusque-là installée au pont de Léry». Les travaux du XVIIIe siècle s’achèveront cependant en 1744 seulement.

Tronçon de R.N.9 abandonné au col de la Fageole. Pour être honnête, j'ai un peu amélioré la visibilité du N9 sur la borne (photo: Marc Verney, avril 2008).

L'itinéraire de 1812 jusqu'à Saint-Flour, lu sur l'Itinéraire complet de l'Empire français, de l'Italie et des provinces Illyriennes (typographie de l’époque): «Après Massiac, on passe un pont: mont. et bois à traverser: on se trouve devant Aulery; à g. St-Etienne-sur-Massiac, à dr. Bonnac; côte: on est devant Luzer; à dr. St-Mary-le-Plain: bois à côtoyer; à dr. le mont Journal: pente rapide du Luc, pont et rivière d'Arcueil: côte - Au hameau de Lobinet; à g. Vieillespesse, à dr. la Flageole: pente rapide; à g. Bouchet: pente plus rapide; à dr. Chazes et Compiac - A Chadelat. A Masthesague: on longe Corein; à g. Mentières: traverse du faubourg du pont; pont et rivière de Douzon: pente rapide en passant devant l'hôpital. on arrive à Saint-Flour».

La route aboutit au pied de la Planèze qui supporte de belle manière la ville haute de Saint-Flour. La cité est en effet perchée, nous indique précisément le Guide Bleu, sur «un promontoire dont les escarpements basaltiques dominent de 100 m à pic la vallée de l’Ander». Agglomération secondaire dans les temps gallo-romains, «la montagne d’Indiciac ne compte que quelques maisons autour d’une petite église abritant les reliques de saint Florus» au Xe siècle, nous dit Wikipédia. Au début du XIVe siècle, Saint-Flour, désormais fortifiée, devient le siège de l’évêché de la Haute-Auvergne. La R.N.9 historique, qui ne pénètre pas dans le centre de la ville s’échappe de Saint-Flour par un long faubourg situé au pied de la vieille ville. Au XVIIIe siècle, sur le tronçon qui va jusqu’à La Garde, aux frontières de la Lozère, les travaux principaux sont achevés en 1748, indique Franck Imbertis. Peu après le Pirou, la route débouche juste au dessus des gorges de la Truyère. La nationale franchit la rivière un peu en contrebas d'un magnifique viaduc de chemin de fer (Garabit) réalisé par l'ingénieur Gustave Eiffel (celui de la tour parisienne!) entre 1882 et 1884. Peint depuis plusieurs années avec une magnifique mais bien étrange couleur rose, il comporte une arche centrale en métal de 165 m située à 123 m au dessus des flots. L'endroit est, bien évidemment, très touristique en été. L’ancien pont sur la Truyère, du XVIIIe siècle, n’est plus. En 1848, raconte Georges Reverdy dans Les routes de France du XIXe siècle, «un projet de nouvelle route entre le pont de Garabit et le pont de Démentit par La Garde, Saint-Chély et Aumont suivant la vallée de l’Arcomie n’aboutit pas».

Plaque de cocher de la R.N.9 dans la ville basse de Saint-Flour (photo: Marc Verney, avril 2008).

A gauche, le viaduc de Garabit. En médaillon, une borne de pierre située à côté du Pirou indique "Garaby". Les lettres, les chiffres et symboles ont été repeints de la même couleur que le viaduc... A droite, cette signalisation imposante se retrouve dans une rue de Saint-Chély-d'Apcher (photos: Marc Verney, avril 2008).

L'ancienne place forte de Saint-Chély d'Apcher est la première cité de Lozère que nous traversons. En lisant l’ouvrage Du Gévaudan à la Lozère, on apprend que «la Lozère est considérée comme le château d’eau de l’Hexagone». D’ailleurs, «les députés de la Constituante en 1790, ont failli attribuer à la nouvelle entité territoriale issue du Gévaudan le nom de département des Sources»! On est sur un plateau à environ 1000 m d'altitude. C'est peu de dire que le fond de l'air peut y être frais… même en plein été! La cité de Saint-Chély-d’Apcher, nous dit encore le livre de Jean-Paul Mazot, est la «seule et unique ville de Lozère à avoir le qualificatif de cité ouvrière» car c’est là, qu’en 1917, s’installe une vaste usine électrochimique. En 1959, 900 salariés y produisent des tôles au silicium. Le site de la mairie nous explique l’origine du nom des habitants, les Barrabans: «En 1362, pendant la guerre de Cent Ans, alors que des bandes de pillards routiers attaquent la ville par le Nord, les habitants du pays se lancent à leur poursuite en poussant leur cri de guerre: "D’apcher Notre-Dame–Barres en avant"»… Ces malfaisants, surtout d’origine anglaise, ont été enterrés au lieu-dit la Croix-des-Anglais, situé au nord de la ville, le long de la D809. Au sud de la ville, c’est la R.N.107 (en 1959) qui s’extrait de la route d’Espagne pour aller en direction de Nîmes. Une chaussée, nous dit Wikisara, qui existait «déjà depuis l'époque des dragonnades» à la fin du XVIIe siècle.

Au sud de Saint-Chély, vers Pont-Archat, on note de nettes divergences de la route du XIXe siècle visible sur la carte d’état-major publiée sur le site Géoportail de l’IGN par rapport à la rectiligne D809 d’aujourd’hui. Des détours amusants qui vont dès lors se multiplier sur notre chemin… Après dix kilomètres, la chaussée atteint Aumont-Aubrac par la route d’Auvergne. Le bourg est formé autour d’un prieuré fondé par les barons de Peyre vers l’an 1000. C’est aussi un carrefour de chaussées antiques. S’y croisaient, nous dit Wikipédia, les «voies d'Auvergne et de Lyon-Toulouse». En effet, en feuilletant le site Géoportail de l’IGN, on constate que la R.N.9 historique croise, un peu au sud d’Aumont, une «voie romaine» au nord du hameau de la Croix. On quitte Aumont-Aubrac par la route du Languedoc. Plus loin, les cartes numérisées de l’IGN nous montrent encore d’anciens tracés peu après la Baraque-de-Romagers. Après Couffinet, la route du XVIIIe publiée sur le Géoportail grimpait en altitude grâce à quelques lacets alors que la carte d’état-major du XIXe siècle montre la chaussée Paris-Espagne faisant une large boucle par l’ouest. Onze kilomètres au sud d'Aumont-Aubrac, nous tombons sur une section totalement préservée de l'ancienne N9 historique (qui porte aujourd’hui le n°253) alors que la D809 passe plus au sud. Entre Combettes, le Moulinet et la Rouvière, le long du vallon de l'Enfer, voilà quasiment quatre à cinq kilomètres de vieux bitume, bien illustré par une floraison Michelin qui ne peut que réjouir les amateurs. Les travaux d’aménagement de cette ancienne chaussée, «entre les Combettes et Marvejols, écrit Georges Reverdy, dans Les routes de France du XIXe siècle, ne sont terminés qu’après avoir été adjugés en 1838 au sieur Rigal de La Canourgue».

"Bitume nostalgia": la N9 historique...
Dans ce petit coin de Lozère, voilà toute une portion entière de la route nationale 9 qui a été déviée. Du coup, quand on emprunte l'itinéraire initial, on a un petit choc... Tout est comme avant! (lire)

Marvejols, un peu plus loin, se visite rapidement. L'ancienne place forte conserve, de son enceinte fortifiée, de belles portes du XIVe siècle. «Capitale administrative des terres du roi de France en Gévaudan lors du Moyen Age, lit-on dans un article du Midi Libre, la cité fut ensuite détruite pendant les guerres de religion, et prit alors le parti de Henri de Navarre, futur Henri IV. Celui-ci aida financièrement à la reconstruction de la ville, qui lui garde un grand respect». «C’est une «petite ville bien bâtie», nous confie le Guide Vert Michelin Auvergne de janvier 1957, qui «vit de ses textiles, de ses cuirs et de ses foires» et dont la traverse intérieure, particulièrement difficile, a été abandonnée en 1830. De fait, la promenade dans les étroites rues anciennes est bien agréable. La route de Millau, qui se trouve à 77 km, descend désormais la vallée de la Colagne. Ici, nous raconte à nouveau Georges Reverdy dans Les routes de France du XIXe siècle, «la construction de la route entre Marvejols et La Mothe par les vallées de la Colagne et du Lot donna lieu au maximum de discussions et de difficultés». On choisit, en 1836 de réaliser une nouvelle chaussée sur les rives des deux rivières alors que la carte de Cassini (XVIIIe) montre un chemin qui rejoint Montjézieu par les hauteurs (un tracé proche de l’A75 actuelle!). Les travaux sont menés jusqu’au milieu du XIXe siècle. Après avoir traversé Chirac, le Monastier-en-Gévaudan, nous voici aux Ajustons où se trouve le confluent du Lot et de la Colagne. Notre voie Paris-Languedoc y croise l’embranchement de la R.N.88 vers Mende. Plus loin, la R.N.9 historique franchit d'ailleurs le Lot à la Mothe. Par ici, dit le Guide Bleu de la France automobile, «la végétation et les cultures font le paysage le plus riant. Défilé dominé à gauche, par le hameau et les ruines du château de Montferrand et la falaise du causse de Sauveterre». On s’y trouve également au niveau du croisement avec la partie sud de la N88 historique (auj. D988) filant vers Rodez. Dans un paysage absolument splendide, la route poursuit son chemin vers Sévérac-le-Château. Il est intéressant de noter, qu’au delà du Mazet, à côté de Banassac, Cassini, au XVIIIe siècle, n’indique aucune voie en direction du sud. On retrouve Georges Reverdy, cette fois dans l’Histoire des routes de France, du Moyen Age à la Révolution, qui nous explique, qu’à la fin du XVIIIe siècle, «il restait à traverser le Rouergue par Sévérac jusqu’à Millau». Un tracé longuement débattu au fil du temps. On attendra donc là aussi le milieu du XIXe pour voir une route carrossable en ces contrées. Du coup, indique Franck Imberdis dans Le réseau routier de l’Auvergne au XVIIIe siècle, «les relations entre Clermont et Montpellier continuèrent à s’effectuer par l’itinéraire Mende (ou Marvejols)-Anduze à peine rectifié par endroit».

En direction de Millau (photo: Marc Verney, octobre 2013).

Ce sont donc les bien beaux lacets du XIXe qui font monter brusquement le bitume sur le causse de Sévérac, à plus de 800 m d’altitude où la route porte provisoirement l’incongru n°267. Notre voie entre maintenant dans l’Aveyron. Une longue descente fait revenir la route à Sévérac. Pour Georges Reverdy, dans Les routes de France du XIXe siècle, de petits travaux, menés sous l’Empire vers la côte d’Auberoque font craindre aux habitants de Sévérac «de voir la route s’écarter de l’agglomération». «La butte de Sévérac, nous explique le site severaclechateau.fr, est occupée depuis la lointaine préhistoire. Culminant à 817 m d’altitude, elle offre non seulement un magnifique panorama sur la plaine où l’Aveyron prend sa source, mais permet aussi de voir arriver l’ennemi de loin; c’est sans doute pour cette raison, ainsi pour sa situation géographique privilégiée du point de vue du commerce, qu’une place forte y est érigée à l’antiquité». Le lieu, aujourd’hui dominé par un vaste château du Moyen Age a été bien remodelé par de récents travaux routiers. L'autoroute A75, qui poursuit sa percée vers le Sud s'y voit rejoindre par la nouvelle N88 (ancienne N595) transformée ici en voie rapide à quatre voies. A la sortie de Sévérac, la route contourne la butte où se trouve Notre-Dame de Lorette puis suit la vallée du Verlenque. Le tracé actuel est quasiment identique à celui de la chaussée du XIXe jusqu’à la Baraque-de-la-Combe. Puis, arrivés au lieu-dit de la Barraque de les Parets, on remarque, sur la carte d’état-major du XIXe siècle publiée par le Géoportail, la grosse rectification de la côte de la Graillerie, qui fit, nous écrit George Reverdy, «l’objet d’un projet présenté le 14 octobre 1834 et approuvé le 24 novembre». Le tracé, qui serpente entre le col de Les Parets et le pont de la Graillerie fut préféré à un autre, passant par Lugagnac, pourtant «demandé par Millau». Dans le coin, la construction du gigantesque viaduc de l’A75 a définitivement relégué dans l'oubli les derniers kilomètres de la N9 autour de la sous-préfecture de l'Aveyron. Et ce n’est pas plus mal pour l’amateur de vieux bitume, on roule tranquille…

Ancienne plaque indicatrice à la sortie sud de Millau (photo: Marc Verney, octobre 2013).

En 1959, la nationale historique rejoint Millau par Aguessac. C’est là que la route «rencontre» le Tarn. Voilà donc Millau, au milieu d'un bassin, sur la rive gauche du Tarn «que dominent, nous décrit le Guide Bleu 1954, les grandes falaises du causse du Larzac et du causse Noir». Rien à dire, le spectacle est saisissant. Condatomagos, (ou «marché du confluent» en gaulois), nous raconte le site millau-patrimoine.fr, est «un important lieu de production de céramiques sigillées aux Ier et IIe siècles de notre ère, implanté sur un sanctuaire gaulois. Le site initial est situé à la confluence du Tarn et de la Dourbie, au pied des causses. Une voie romaine les traverse en partie, entre Massif Central et Languedoc, reliant Rodez, le chef lieu de la cité des Rutènes, à Saint-Thibéry où s’effectue la jonction avec la voie Domitienne». Millau apparaît bien plus tard, aux Xe-XIe siècles, la ville ignore tout de l’occupation antique. De son côté, Amilhau s’installe donc sur la rive droite du Tarn, dans une de ses boucles, autour de la fondation du monastère et de l’église Notre-Dame de l’Espinasse. La ville est fortifiée au IXe siècle. Entre le XIe et le XIIIe siècle, la cité passe successivement sous domination des comtes de Provence, de Barcelone, des rois d'Aragon et (enfin!) des rois de France en 1271. Lors de la guerre de Cent Ans, la ville passe sous domination anglaise. Lors du retour à la paix au XVe siècle, Louis XI rattache définitivement Millau à la couronne de France en 1476. Aux foires de l'époque, nous dit millau-patrimoine.fr, «se négocient des fruits, du sel, des chaudrons, des draps, mais aussi du bétail, des peaux, de la laine, produits de l’activité agropastorale des causses alentours». Au XVIIIe siècle, l’intendant Charles Lescalopier transforme en cours les fossés des anciennes fortifications, ce qui améliore la circulation; l’un d'eux, au sud, est planté d’arbres et agrémenté de bancs. Au XIXe siècle, un banquier, Achille Villa, devient maire de Millau de 1855 à 1865. Sous son impulsion, la ville se développe et s'embellit: installation de l'éclairage au gaz, création du parc de la Victoire, arrivée du train, réalisation de nouvelles voies, dont l'avenue Gambetta, nous annonce le site vivreaupays.pro. Au début du XXe siècle, Millau est la capitale française de la ganterie: on y produit chaque année plus de 1,5 million de paires de gants grâce à l’activité de 1200 gantiers et de 1500 gantières.

Mais le plus grand atout de Millau, au fil des années, c’est son pont sur le Tarn, un des rares points de franchissement de la rivière. «Le plus ancien document que l'on connaisse au sujet du pont Vieux, raconte le site millau-patrimoine.fr, est une charte de 1156 par laquelle le comte de Barcelone Raymond IV et son neveu le comte de Millau, Raymond-Béranger, accordent à l’abbé de Sylvanès, Guiraud (1144-1161), l'exemption de tous droits de péage "tant à Millau que sur le pont"». Plusieurs fois détruit et reconstruit au Moyen Age et sous l’Ancien Régime, le pont est définitivement emporté par une crue du Tarn en janvier 1758; ne restent aujourd’hui que deux arches et le moulin (un point de vue charmant). Le pont Lerouge, un nouvel ouvrage, approuvé par ordonnance royale le 25 mars 1818 est bâti non loin du précédent à partir de juin de la même année, voit-on sur le site patrimoines.midipyrenees.fr. Ce nouveau franchissement est ouvert à la circulation en janvier 1821. On y perçoit un droit de péage jusqu'en 1875. On l’élargit en novembre 1937 pour que les véhicules puissent s'y croiser confortablement et les piétons circuler sur ses trottoirs. Notre chemin escalade désormais le rebord du causse du Larzac… (à suivre)

Marc Verney, Sur ma route, mars 2015

Le pont Vieux de Millau avait 17 arches sur le Tarn. Il n'en reste que deux (photo: Marc Verney, octobre 2013).