Deux panneaux Michelin réactualisés à Javrezac en détruisant le cartouche rouge de la R.N.141. Dommage pour le patrimoine! Photo: MV, octobre 2021.
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Sortie de Saintes. On passe devant le haras national fondé en 1846 et fermé depuis (photo: MV, octobre 2021).
Ancienne borne de pierre laissée au bord de la chaussée vers le Pontreau (photo: MV, octobre 2019).
Montée vers le Pontreau. Les reliefs restent doux dans cette région viticole (photo: MV, octobre 2021).

LIEUX TRAVERSES PAR LA R.N.141 (1959):
Saintes (N137, N138)
Maine-Alain
Le Pontreau
Beaulieu
Javrezac
Cognac
Veillard
Le Bout-des-Ponts
Jarnac
Bourras
Malvieille
Hiersac
La Vigerie
Angoulême (N10, N139)
Ruelle-sur-Touvre
Les Favrauds
Les Rassats
La Rochefoucauld
Taponnat
Chasseneuil-s-Bonnieure
Suaux
Fontafie
Les Quatre-Vents
Le Pont-Sigoulant
La Croix-Rouge
Saint-Léonard
Chabanais
Etagnac
Mons
Roche
Saint-Junien (N675)
Tuilerie
La Barre
Le Breuil
Limoges (N20)

SOURCES ET DOCUMENTS: Atlas des grandes routes de France, Michelin (1959); carte n°72 Angoulême-Limoges, Michelin (1948, 1964); Bulletin de la société archéologique et historique de la Charente, imprimerie charentaise de A. Nadaud et Cie (1864, 1937); Etudes historiques sur la ville de Cognac et l'arrondissement, François Marvaud, L. Clouzot, libraire-éditeur (1870); Guide de la France automobile, Hachette (1954); Guide pittoresque portatif et complet du voyageur en France, imprimerie de Firmin-Didot frères (1838); «Historique de la commune de Chabanais», Bréjoux, instituteur, Etudes locales (mai 1927); Le canton de Salles 1790-1800, ou la Révolution Française vue de la grande Champagne de Cognac: La situation avant 1790 et la fin de la royauté, Gaston Gregor (1985); «Le port antique de Saintes/Mediolanum (Charente-Maritime)», article collectif de Jean-Philippe Baigl, Adrien Camus, Olivier Dayrens, Vincent Lebaron, Jonathan Letuppe et Vivien Mathé, Gallia, (2020); «Les faubourgs d'Angoulême», Jean Comby, Norois (1965); «Les villes moyennes du fleuve Charente. Evolution historique et économique depuis l'Antiquité», Roger Renard, Norois (1993); «Limoges, étude de géographie urbaine», Antoine Perrier, Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest (1938); «Notes sur l'histoire de Chasseneuil», Leproux, instituteur, Etudes Locales (juillet 1925); Petite histoire de Saint-Junien (du VIe siècle à nos jours), Albert Hivernaud, FeniXX (1974); Statistique du département de la Charente-Inférieure, A. Gautier, imprimerie de Gustave Mareschal (1839); Turgot: laissez-faire et progrès social, Jean-Pierre Poirier, éd. Perrin (1999); andre.j.balout.free.fr; angouleme.fr; archives.haute-vienne.fr; auvergne-destination.com; charente.gouv.fr; histoirepassion.eu; infiniment-charentes.com; limoges.fr; mairie-hiersac.fr; monumentum.fr; nicolebertin.blogspot.com; onf.fr; photocognac.com; ruelle-histoire.jimdofree.com; saint-junien.fr; structurae.net; tourisme-hautevienne.com;ville-cognac.fr; ville-de-jarnac.fr; Wikipédia, Wikisara. Remerciements: le Géoportail de l’IGN, Persée.
Vers Hiersac, on "jongle" avec la moderne quatre-voies pour rester sur le "droit" chemin (photo: MV, oct. 2021).
A VOIR, A FAIRE
Saintes: La cité fut d’abord gallo-romaine sous le nom de Mediolanum, deux beaux restes de cette époque, l’amphithéâtre, adossé à une colline, pouvait recevoir jusqu’à 15.000 personnes; l’arc de Germanicus (Ier siècle), sauvé par Prosper Mérimée en 1843, car il trônait sur le vieux pont romain, en cours de destruction. Puis on ira dans le musée Archéologique, situé en face de l’office du tourisme. A admirer aussi, deux chefs d’œuvre de l’architecture religieuse, l’église Saint-Eutrope, consacrée en 1096, une étape importante du pèlerinage vers Saint-Jacques de Compostelle et l’abbaye aux Dames, fondée par Agnès de Bourgogne, consacrée en 1047 et qui prospéra jusqu’à la Révolution. Deux autres musées intéressants, le musée Dupuy-Mestreau (vie en Saintonge) et le musée de l’Echevinage (des tableaux, quelques sculptures et céramiques). Jolies promenades dans les rues anciennes autour de la cathédrale et dans le quartier de l’Echevinage.
Cognac: évidemment le musée des Arts du cognac, où l’on présente toute l’histoire de ce précieux breuvage… et puis le musée d’Art et d’histoire dans lequel on trouve notamment des objets de la vie passée, une collection Art nouveau, de multiples tableaux de toutes époque… mais aussi une pirogue du Néolithique retrouvée dans la Charente. On recommande les promenades urbaines dans les rues anciennes autour du château de la ville, qui a vu naître François Ier. Plusieurs prestigieuses maisons de négoce proposent bien évidemment la visite de leurs installations.
Jarnac: à une quinzaine de kilomètres de la prestigieuse Cognac, c’est pourtant ici que s’implanta, en 1610, le premier marchand d’eau de vie… A côté des grandes maisons de cognac, on remarquera aussi que la commune possède un musée… François-Mitterrand car l’ancien président français y est né le 26 octobre 1916 (on peut d’ailleurs visiter aussi sa maison natale).
Angoulême: ancienne capitale du papier, on y trouve un musée, situé dans l'ancienne papeterie à cigarettes Le Nil. Et pour les fans de bande dessinée: la Cité internationale de la BD et de l’image… Dans le vieil Angoulême, les anciennes rues et la cathédrale Saint-Pierre. Installé dans l'évêché, voilà le musée d'Angoulême. On trouve dans la ville une place de New-York, parce que le premier nom du lieu qui sera plus tard un grand port américain fut, au XVIe siècle… Angoulême (donné par l’explorateur Verrazano en hommage à François Ier, duc d’Angoulême)… On peut également faire un tour des remparts et admirer nombre de murs peints où s'affichent les héros de nos BD favorites!
La Rochefoucauld: on peut accéder au château par le vieux pont de pierre sur la Tardoire (jolie vue). Si le premier château fortifié de la cité a été réalisé vers 1026 sur un rocher surplombant la rivière, le bâtiment actuel, de type Renaissance, sera bâti par François II de La Rochefoucauld vers 1520. Le château et son parc ont été classés monument historique en 1955 (visite conseillée).
Chasseneuil-s-Bonnieure: on peut y visiter le mémorial de la Résistance, haut de 21 m, il est l'oeuvre de François Poncelet, un architecte charentais qui l'a conçu comme «un livre de pierre». Dans cette région, on peut aussi suivre la «route Claude-Bonnier», matérialisée par de grandes bornes blanches, qui salue la mémoire d'un ingénieur de l'aéronautique, grand résistant français de la Seconde Guerre mondiale, qui, emprisonné par les Allemands, choisit de se suicider avant son interrogatoire.
Roumazières-Loubert: le château de Peyras.
Saint-Junien: la cité est connue pour ses ganteries et les ostensions, des processions cultuelles très populaires qui célèbrent tous les sept ans, depuis 1512, la mémoire des fondateurs de la cité. A voir, la collégiale Saint-Junien (XIe au XIVe) et la chapelle Notre-Dame-du-Pont (XVe). Le «site Corot» est le nom donné à une partie pittoresque des berges de la Glane où le peintre Camille Corot avait l'habitude de venir peindre au milieu du XIXe siècle.
Limoges: à découvrir, le musée national Adrien-Dubouché, qui propose un parcours de découverte des techniques de création de la céramique. L'endroit possède la collection publique la plus riche au monde de porcelaine de Limoges (logique!). Randonner dans la ville: voir la cathédrale Saint-Etienne, le palais épiscopal, les jardins de l’évêché, les ponts médiévaux Saint-Etienne (XIIIe) et Saint-Martial (XIIe) qui entourent le Pont-Neuf sur la Vienne (1838). Ses deux coeurs historiques, la Ville Haute, ancien quartier du château des vicomtes, et la Cité, ancienne ville de l’Evêque... Sa gare, époustouflante construction Art déco, vaut le coup d’œil! Autres lieux: le musée de la Résistance, le musée des Beaux-Arts... A 10 km au sud, le château de Châlucet (circuit touristique) mais aussi le bourg de Solignac et son abbatiale située sur la route de Saint-Jacques-de-Compostelle.
AUTRES LIENS: la page Wikipédia de la R.N.141 (lire) ou la page Wikisara de la route de Saintes à Clermont-Ferrand (lire)
A l'entrée de Saint-Junien, ce rescapé Michelin indique le lieu où aimait peindre Camille Corot dans la région (photo: MV, oct. 2021).

Les belles routes de France
R.N.141: AU TOUR DES VOLCANS (I)
La R.N.141 historique de 1959 relie Saintes (Charente-Maritime) à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme) en passant par Cognac, Angoulême et Limoges. Soit près de 390 kilomètres au travers de paysages particulièrement variés. Ainsi, au départ de Saintes, nous évoluons au cœur du vignoble du cognac, cette boisson VSOP chère aux empereurs et aux… rappeurs! Puis arrivent les collines autour d’Angoulême, les rives de la Vienne, les rondeurs limougeaudes… Jusqu’à Clermont-Ferrand, les paysages s’endurcissent; voici, au loin, que s’annoncent les chandelles usées des volcans de la chaîne des puys, l’objectif final de notre balade routière. Depuis la via Agrippa, qui allait de Mediolanum Santonum à Lugdunum, la route n°141 a été remaniée de nombreuses fois… on lui attribue même aujourd’hui sur l’un de ses tronçons, l’appellation ronflante de «Route Centre-Europe Atlantique» ou RCEA… Après Limoges, c’est bien plus tranquille, l’automobiliste musarde dans une belle campagne parsemée de bovins caramel. On se surprend même à dénicher quelques anciennes signalisations Michelin ici et là… Première partie: de Saintes à Limoges.

L'ancienne R.N.141 (D941) prend la direction de La Rochefoucauld après Angoulême (photo: Marc Verney, octobre 2021). En cliquant sur l'image vous retrouvez la suite de notre promenade. .

On accède aux premiers hectomètres de la R.N.141 historique à Saintes en descendant le cours National –ouvert en 1815- et en traversant la Charente sur le pont Bernard-Palissy (réalisé de 1876 à 1879, indique structurae.net). Cet ouvrage remplace un pont à armature métallique bâti, au milieu du XIXe siècle, à la place de l’ancien pont romain de Mediolanum Santonum, détruit en 1843. La structure est élargie en 1910 pour le passage du tramway, ce qui lui donne son aspect actuel. De l’autre côté de la Charente, les avenues Gambetta (achevée en 1870), Aristide-Briand et Jourdan emmènent l’automobiliste jusqu’à l’extrémité de la ville. On longe ici le haras national et l’on «grimpe» jusqu’à la «route de Cognac». Ca tombe bien, voilà les premiers vignobles!

SAINTES SAINTONGES On peut dire que le développement de Mediolanum Santonum, est fortement lié à la voie, dite Agrippa, réalisée entre la période augustéenne et le début du IIe siècle après JC, et qui relie Lyon, capitale des Gaules, à l’océan Atlantique. «Implanté  au niveau du franchissement de la Charente par un pont, le chef-lieu des Santons possède toutes les caractéristiques d’une grande ville romaine, avec notamment des monuments remarquables et bien conservés : thermes, aqueduc, arc, amphithéâtre», lit-on ainsi dans l’article «Le port antique de Saintes/Mediolanum (Charente-Maritime)» paru dans la revue Gallia. Au XIe siècle, grâce au tombeau de Saint-Eutrope, la cité devient une étape du pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle sur la via Turonensis. Durant le XIIIe siècle, la ville est partiellement au mains des Anglais avant de définitivement tomber dans leur escarcelle au milieu du XIVe siècle. Redevenue française au début du XVe, Saintes se rénove (reconstruction de la cathédrale Saint-Pierre...) mais les guerres de religion vont à nouveau embraser les bords de la Charente. «La situation géographique de la ville, située à la limite de la zone d'influence protestante de La Rochelle et de celle du bastion catholique qu'est Bordeaux, fait que Saintes ne peut échapper aux conflits», écrit Wikipédia. Plus tard, vers la fin du XVIIIe siècle, l'intendant de la généralité de La Rochelle, Guéau de Reverseaux, dote la ville d'un plan d'urbanisme plus moderne. Celui-ci, avec l'ingénieur Duchesne, fait percer des grands axes permettant de contourner la ville. Il s'agit d'ouvrir de nouvelles routes vers Bordeaux et Saint-Jean d'Angély notamment. La seconde moitié du XIXe siècle voit l'arrivée du chemin de fer; après une première ligne Rochefort-Saintes-Angoulême, la réalisation de l'artère ferroviaire majeure Paris-Bordeaux donne à Saintes un rôle-clé. En 1930, le chemin de fer fait vivre 2500 familles. Mais, revers de la médaille, cette position stratégique fait de Saintes une cible durant la Deuxième Guerre mondiale. Lors du bombardement du 24 juin 1944, 250 maisons du quartier de la gare sont touchées; on déplore 300 morts. Mais des résistants réussissent à déminer le pont Bernard-Palissy. Le chantier de reconstruction la ville s'étale jusqu'en décembre 1956.

Plaque de cocher à 6 km de Saintes (photo: MV, octobre 2021).

La route de Saintes à Cognac n’apparaît pas sur la carte de Cassini publiée par le Géoportail de l’IGN. A l’époque, on utilise un itinéraire le long de la Charente par Orlac. C’est l’actuelle D24. Sans doute réalisé dans la deuxième partie du XVIIIe siècle, le nouveau tracé par le Pontreau est, en tous cas, mentionné dans la Statistique du département de la Charente-Inférieure de 1839. Pour ce qui est de la fameuse «voie Agrippa», on remarque un «chemin chaussé» débutant à l’est de Saint-Sauvant et dont les traces se poursuivent jusqu’à Rouillac, au nord d’Angoulême. Sur l’axe actuel, l’état de la voie a souvent posé problème au fil des siècles: dans l'ouvrage Le canton de Salles 1790-1800, on lit que Jean Couvert, maître des postes au Pontreau, demande «à l'administration de faire promptement remettre en état la chaussée depuis Javrezac jusqu'à l'extrémité de la paroisse de Saint-Laurent, faisant observer qu'au lieu de trois chevaux pour le service ordinaire, il faut en mettre six et que cette partie de la route de Saintes à Angoulême est d'un passage si difficile, qu'il y a perdu déjà un de ses chevaux». Peu avant Cognac, la route n°141 de 1959 passe par les étroites rues de Javrezac, où l’on passe l’Antenne. Wikipédia mentionne un document de 1537 montrant Javrezac «avec ses moulins munis de chaussées sur les deux rives de l'Antenne en indivision entre l'abbaye de Fontdouce et le commandeur de Châteaubernard». En outre, «sont notés forêts, maisons, jardins, et les vignes de plusieurs propriétaires. Le port de Javrezac y est noté ainsi que la voie allant de ce port à Saint-Laurent-de-Cognac». Au XVe siècle, on passe la rivière «sur des "planches" que l'on enlevait en cas de crue». Les travaux de l’actuel pont de pierre commencèrent en 1538. «Cinq ans suffirent pour l'achever. En 1539, quatre piles étaient élevées et la sixième était terminée en 1540 sous la mairie de Henri Richard», lit-on dans le Bulletin de la société des archives historiques de la Saintonge et de l'Aunis de 1882.

Le passage du Coran. Sur la plaque du Pontreau visible ci-dessous, on écrit le nom de cette rivière avec un "t" (photo: MV, octobre 2021).
Plaque de cocher du Pontreau (photo: MV, octobre 2021).
Traversée de Javrezac. Ici, on prend le cognac au sérieux (photo: MV, octobre 2021).

Non loin de là, voilà Cognac, que nous atteignons par l’avenue de Saintes (actuelle D48). Au XVIe siècle, racontent les Etudes historiques sur la ville de Cognac et l'arrondissement, on s'ingénia à «rendre praticables les chemins conduisant à la ville, principalement celui de Javrezac par lequel on allait à Saintes (...). le bac des Chassiers, point principal de communication entre les deux rives de la Charente, où aboutissait l'ancien chemin dit "des Anglais", venant d'Angoulême, nécessita de grands travaux pour enlever les rochers qui fermaient les voies de la rivière sur le penchant de la colline. Sur le chemin du faubourg Saint-Jacques, entre la fontaine de Douzillé et Bouthiers, on ne créa un passage facile qu'en brisant des masses énormes de rochers». Par ailleurs, «la route, qui de Cognac allait à Angoulême, reçut aussi d'importantes réparations aux abords de la ville, surtout près de la maladrerie, où aboutissait celle qui conduisait à Châteaubernard et qui fit l'objet des mêmes soins». Le vieux pont médiéval sur la Charente, trop étroit et obstacle à la navigation des gabarres, fut condamné en 1848 par le gouvernement de la jeune Seconde République. Et des études furent menées pour encore améliorer la traverse de la ville, dont les rues étaient «étroites, sinueuses et rapides, causes permanentes de fatigues et même de périls pour le transit. Il suffira de dire que la largeur de la traverse varie de 5,45 m à 4,60 m et que les déclivités sont de 0,58 m à 0,93 m par mètre», explique un compte-rendu des séances de l’Assemblée nationale de l’époque publié par le site histoirepassion.eu. Mais c’est dès 1844 que des réflexions furent menées pour l’amélioration du franchissement de la Charente à Cognac, indique photocognac.com. Et le nouvel ouvrage de pierre sera inauguré en 1850. Décalé par rapport à son ancêtre, il permet un dégagement sur les nouvelles chaussées de la route n°141 du faubourg Saint-Jacques et celle contournant le centre-ville à la place des remparts nord (l’actuel Bd Denfert-Rochereau).

Gros plan sur l'une des plaques Michelin réactualisées de Javrezac (photo: MV, octobre 2021).

Cognac… eh bien c’est le cognac! La boisson préférée des rappeurs du XXIe siècle voit son histoire débuter au XVIIe siècle: en 1610, écrit Wikipédia, «un certain Jacques Roux fait commerce d'une eau-de-vie qui semble être l'origine du cognac actuel». Et, un peu plus d’un siècle après, «quelques familles anglaises s'installent à Cognac et dans sa région, pour y développer le commerce d'eaux-de-vie: Jean Martell (1720), Rémy-Martin (1724), Thomas Hine (1763) à Jarnac, Richard Hennessy (1765) à côté de familles locales comme Augier et Delamain à Jarnac». Une légende est née! Mais c’est –paradoxalement- le phylloxéra, en 1870, qui verra le développement du négoce des eaux-de-vie, les grandes maisons reprenant la production à leur compte en achetant les récoltes de vin. En 1891, naît la dénomination officielle de «cognac». Cependant, la véritable histoire de la cité débute au Moyen Age avec le commerce de «l’or blanc», le sel, raconte le site ville-cognac.fr. «Pour apporter le sel de la côte aux populations de "l’intérieur", précise le site municipal, les hommes remontent le fleuve Charente. À partir du milieu du Xe siècle, ils se fixent sur le site même de Cognac et créent le port saunier qui va prospérer durant cinq siècles». La Guerre de Cent Ans représente un épisode désastreux pour la ville qui passe successivement entre les mains des Anglais et des Français. Puis les guerres de Religion, dans une région où le protestantisme est fort, marquent la seconde moitié du XVIe siècle. Aujourd’hui, la célèbre eau-de-vie a créé tout un monde qui fait encore vivre Cognac: le négoce évidemment mais aussi la tonnellerie, la verrerie, l’imprimerie ou encore le design-packaging et la création artistique... Vers la sortie est de la vieille ville, on remarque la «rue d’Angoulême», mentionnée dès 1514, dit photocognac.com, c’est un ancien tronçon –avec la rue Grande- de l’axe Cognac-Agoulême.

Ancienne chaussée à Bourras (photo: MV, octobre 2021).

On quitte maintenant la cité par l’avenue Victor-Hugo et le faubourg d’Angoulême. Les premiers gros travaux sur cet voie datent de l’intendant Turgot sous l’Ancien régime, dit le site charente.gouv.fr. Jarnac n’est qu’à une quinzaine de kilomètres. Mais une curiosité à appréhender: la chaussée ancienne mentionnée par la carte de Cassini (XVIIIe) publiée par l’IGN ne suit la rive gauche de la Charente que jusqu’à Bourg alors qu’au XIXe, la route historique (D736 de nos jours) traverse le fleuve au sud de Jarnac en s’appuyant sur le bien nommé village du Bout-des-Ponts. Cette «chaussée de Jarnac» surélevée se poursuit aujourd’hui par un pont bâti en 1876 «comprenant cinq arches surbaissées en arc de cercle de 13,80 m d'ouverture», explique un panneau situé à proximité de l’ouvrage. Il a été précédé par un pont suspendu d’une portée de 72 m (1819 à 1875) et par un premier ouvrage en pierre datant du XVe siècle. Celui-ci faisait partie du château des Rohan-Chabot, comtes de Jarnac, en ruines en 1812 et définitivement détruit de 1816 à 1819 pour laisser le passage à la nouvelle route (ville-de-jarnac.fr). Implantée sur un coteau de la rive droite de la Charente, la ville natale de l'ancien président François Mitterrand reste dans la mémoire collective pour deux faits historiques, le «coup de Jarnac», un duel entre Guy Ier Chabot, seigneur de Jarnac, et François de Vivonne, seigneur de la Châtaigneraie, qui a lieu à la cour du roi Henri II en 1547 (le premier l'emportant par un coup inattendu); et la bataille de Jarnac qui a lieu le 13 mars 1569 lors de la troisième Guerre de Religion (1568-1570) et qui coûte la vie au prince de Condé. Le commerce du cognac reste, là aussi, une formidable source d’enrichissement… Au fil des quais de la Charente, d'élégantes demeures de pierre blanche, des comptoirs de négoce et de vastes chais de stockage transforment radicalement la physionomie de la ville jusqu’à aujourd’hui.

Plaque de cocher de Hiersac (photo: MV, octobre 2021).
Sortie Est de Hiersac. La route "Claude Bonnier" rend hommage à un grand résistant français durant la Seconde Guerre mondiale (photo: MV, octobre 2021).

On prend la direction de Hiersac. Toute la contrée, dit le site mairie-hiersac.fr, était couverte par «la forêt de Marange» qui séparait l’Angoumois de la Saintonge mais «dont il ne reste plus rien». Devenu chef-lieu de canton après la Révolution française, le village se développe: on construit une halle, une salle de justice de paix avec mairie, une école... des foires importantes se tiennent dès l'année 1806; mais c'est seulement à partir de 1831 qu'elles se déroulent régulièrement. Il reste treize kilomètres de route jusqu’à Angoulême. La chaussée n°141 prenait logiquement la «route d’Angoulême» en sortant de Hiersac mais le contournement récent a brisé l’ancien macadam et il nous faut «poser» nos roues sur la multivoies… Ici, dans le prolongement de cette «route d’Angoulême», on voit apparaître, cinglant vers Linars et Basseau, un surprenant «chemin des Anglais»… car nous sommes ici, en Charente, loin de la «perfide» Albion (quoique!)… Ce tracé -vraisemblablement d'origine protohistorique- prend de l'importance au moment où Angoulême devient cité romaine au IIIe siècle, signale Wikipédia. Son nom pourrait provenir du Moyen Age lorsque l'Angoumois était possédé par les Anglais. Cette voie ne doit pas être confondue avec le réseau romain «Agrippa» vers Lyon, qui passe bien plus au nord, vers Saint-Cybardeaux. Délaissant la quatre-voies, la D941 pointe maintenant vers Fléac. La petite cité des bords de Charente (et son port de Basseau) connut une période florissante depuis l’époque romaine grâce au commerce par voie d’eau. Ce fut même le port d’Angoulême! Le chemin descend vers les rives du fleuve et aborde Thouérat, puis Bardines par un tracé que l’on retrouve sur les anciennes cartes publiées par le Géoportail de l’IGN. Nous voici arrivés dans le faubourg d’Angoulême appelé Saint-Cybard. «Ce quartier doit son nom à l'abbaye bénédictine qui se dressait jadis sur la rive gauche de la Charente, au pied de la citadelle», écrit Jean Comby dans son article «Les faubourgs d'Angoulême» (Norois, 1965). Au XVIIe siècle, il n'y avait ici que de petits villages reliés par de modestes chemins. Un ancien ouvrage (en deux parties s’appuyant sur une île) y donnait sur l'actuelle rue de la Charente. Cet édifice étroit (la largeur du passage entre parapets ne dépassait pas 3,60 m) a été détruit par une terrible crue en février 1744, dit F. Robin dans un article publié en 1937 par les Bulletins et mémoires de la Société archéologique et historique de la Charente et repris sur le site andre.j.balout.free.fr. En 1755-1760, l’établissement du nouveau pont permet l’établissement de la «rue de Saintes» raconte encore Jean Comby. C’est celle de la route n°141 historique.

ANGOULEME, BULLES D’HISTOIRE La configuration des lieux en acropole, qui pouvait être un refuge face aux attaques, fait que le plateau est habité vers 2000 avant JC, lit-on sur le site angouleme.fr. Aux IVe et IIIe siècles avant JC, les lieux sont occupés par la tribu celte de la confédération des Santons. La ville gallo-romaine remonte à l'époque augustéenne, à la fin du Ier siècle avant JC). Elle s'étend du Plateau à la plaine de Basseau, là où se trouvent les premières implantations sédentaires. La ville, détruite par les Wisigoths (Ve siècle) et les Normands (IXe siècle) est évangélisée par Saint-Martial et Saint-Ausone qui en est le premier évêque. On crée l'abbaye de Saint-Cybard au pied des pentes du plateau. A l'époque féodale, la cité est la capitale du comté des Taillefer; ceux-ci résident dans le château comtal, transformé en hôtel de ville au XIXe siècle. La création des faubourgs date du Moyen Age; en 1280, se crée le faubourg de l'Houmeau, dont le port sur la Charente reste très actif jusqu'au XIXe siècle. Une vivacité intellectuelle et artistique importante symbolise les XVe et XVIe siècles mais les Guerres de religion vont ravager le bâti médiéval (en 1568, la cathédrale est abîmée par les soldats de Coligny). Sous l'Ancien régime, Angoulême, raconte encore le site municipal, «est un important lieu de communication et de relais entre le Seuil du Poitou et les plaines d'Aquitaine». L'activité du quartier de l'Houmeau ne se dément pas: «Dès le milieu du XVIIIe siècle, c'est le faubourg le plus peuplé et le plus riche». Plus tard, au XIXe siècle, l'activité économique reste axée autour du port fluvial, mais aussi de l'activité de la papeterie et du commerce des eaux-de-vie. La ville se construit rapidement, les remparts sont arasés et se métamorphosent en promenades plantées. Depuis le XVIIIe siècle, des voies nouvelles, des rampes à pente régulière et des tracés en lacet désenclavent le Plateau. Un tunnel ferroviaire est creusé sous celui-ci en 1845-1846, ce qui favorise l'ouverture de la ligne Angoulême-Bordeaux en 1852 puis Angoulême-Poitiers en 1853. Le port fluvial entre dans une période de déclin. Au XXe siècle, dans les années 1980, le développement des activités liées à la bande dessinée et à l'image, dérivé de la tradition papetière des lieux, redonne un nouveau souffle à la ville..

R.N.10: AUX BASQUES DE LA GIRONDE
La route annonce la couleur: rouge piment d'espelette, rouge bordeaux, rouge de touraine... la N10? une route de gastronomes... (lire)

Puis, par la rue de Bordeaux (ouverte en 1736), qui passe au pied des murs de la ville, nous nous rendons dans le faubourg de l’Houmeau. Faubourg de passage important, dit Jean Comby dans son article déjà cité plus haut, ce quartier «l'est grâce aux grandes routes nationales qui le traversent: route nationale Paris-Bordeaux, que les intendants, Tourny notamment, établirent dans ce quartier au milieu du XVIIIe siècle, route nationale Limoges-Saintes, route nationale Périgueux-La Rochelle, qui se rejoignent place Dunois, près du pont Saint-Cybard, où la circulation est naturellement très intense». Après avoir emprunté les avenues Gambetta et du Maréchal-de-Lattre-de-Tassigny, on quitte la ville par la «rue de Limoges» qui traverse le quartier de la Madeleine. «Toute une fraction de ce quartier, écrit encore Jean Comby, a terriblement souffert des bombardements de 1944: le tronçon occidental de la rue de Limoges a été détruit aux 4/5e». Plus loin encore, voilà le faubourg de Bel-Air, établi sur le versant du plateau oriental d'Angoulême. «Les difficultés d'accès dues à une pente assez forte, l'exposition aux vents humides et aux vents froids n'étaient guère favorable à l'installation d'un quartier», souligne ici Jean Comby. Cependant, les nécessités de la reconstruction d’après-guerre et la pression démographique liée aux «trente glorieuses» y voient, dès les années cinquante, la construction de l’une de ces «cités nouvelles» qui encerclent bien souvent les métropoles hexagonales. A Ruelle, notre voie (D941) franchit la Touvre. Il faut cependant savoir, découvre-t-on sur le très documenté site dû à Michel Herbreteau, ruelle-histoire.jimdofree.com, qu’on trouvait l'ancien «grand chemin d'Angoulême à La Rochefoucauld» (aujourd'hui chemin des Diligences) bien au nord de Ruelle, partant de Pontouvre jusque vers Viville... Plus tard en 1779, le tracé de la route de Limoges -ramené vers Ruelle- et qui emprunte notamment la rue Jean-Maurice-Poitevin pour rejoindre la Fontaine des Riffauds, remplace «celui plus pentu qui, du pont de Ruelle s'élance vers le Haut Champ Blanc, le Renclos de Chez Jean Fils et poursuit vers les Rassats en longeant la limite de Champniers» découvre-t-on encore sur le site ruelle-histoire.jimdofree.com. Enfin, «En 1842, est ouvert un nouveau tracé de la route de Limoges, dans l'axe de la route d'Angoulême, entre le nouveau pont et le chemin du Bourg à Vaugeline (l'actuelle avenue président Wilson)». Cette nouvelle chaussée du XIXe siècle franchit donc la Touvre sur un pont (daté de 1842) situé à une dizaine de mètres en aval de l'ancien. Nous sommes ici juste à côté d'une ancienne fonderie, un site industriel créé en 1753. Créée pour réaliser des canons pour la marine française, l'usine était alors contrôlée par la monarchie. Les pièces d’artillerie étaient acheminées jusqu'au port de l'Houmeau à Angoulême, où elles étaient embarquées sur la Charente pour armer les navires à l'arsenal royal de la marine à Rochefort. Aujourd’hui, devenu Naval Group, l’ancienne manufacture royale continue à produire des pièces d’armement pour la marine française (le site est flouté sur les prises de vue aériennes les plus récentes publiées par l’IGN…).

Plaque de la rue de Limoges à La Rochefoucauld (photo: MV, octobre 2021).

Après les Favrauds, notre chemin traverse la forêt domaniale de Braconne qui servait de réserve de bois à la manufacture royale de Ruelle. Creusée de curieuses excavations ou «fosses», mentionne le Guide de la France automobile, cette forêt de chênes repose sur un terrain calcaire au relief karstique caractéristique, «façonné par le temps et l'eau», indique le site de l'ONF... Doublée ici par la quatre-voies, l’ancienne route ne se dévoile à nouveau réellement que vers le «pont de la Bécasse», où l’on voit l’ancienne chaussée s’allonger en ligne droite de Saint-Projet à La Rochefoucauld (D391) pour y traverser la Tardoire -juste devant le château de la cité- sur un ouvrage datant du XVe siècle. Le passage de la route Angoulême-Limoges du XVIIIe siècle à La Rochefoucauld est –en partie- le résultat d’un long échange épistolaire entre Turgot, l’intendant du Limousin, et la duchesse d’Enville, qui possède le château de La Rochefoucauld… Hésitant sur le tracé, par Agris au nord, ou par La Rochefoucauld au sud, Turgot, qui est furieux contre l’un de ses subordonnés qui a tenté de lui forcer la main, envoie une lettre au duc Alexandre de La Rochefoucauld pour lui dire son scepticisme sur la réalisation rapide du projet. Mais, lit-on dans l’ouvrage Turgot: laissez-faire et progrès social de Jean-Pierre Poirier, la missive arrive dans les mains de la duchesse d’Enville, la fille du duc, qui lui répond. Car l’homme vient de mourir. Le courant passe entre ces deux-là, dira-t-on aujourd’hui! Au total, il y aura 218 lettres d’échangées entre l’intendant du Limousin et Mme d’Enville, une femme des Lumières, éduquée et intéressée par les sciences, les débats d’idées... Et la route, bâtie dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, passera par La Rochefoucald.

MILLE ANS DE LA ROCHEFOUCAULD Au cours du Moyen Age, le bourg de La Rochefoucauld se trouve sur un itinéraire de pèlerinage secondaire est-ouest fréquenté par les voyageurs qui allaient au sanctuaire de Saint-Jacques-de-Compostelle et aux reliques de saint Eutrope à Saintes. Au cours des XIIIe et XIVe siècles, les seigneurs de La Rochefoucauld, qui descendent de la famille de Marthon, agrandissent considérablement leur domaine. La baronnie de La Rochefoucauld devient la plus considérable de l'Angoumois. Mais lors des Guerre de religion, le comte François III de La Rochefoucauld embrasse la cause de la réforme protestante; la presque totalité des habitants se converissent. Et lorsque La Rochefoucauld tombe aux mains des catholiques, ceux-ci se livrèrent à des atrocités. La ville, d'ailleurs, ne se remit jamais complètement de l'exil des industriels à la suite de la révocation de l'édit de Nantes. Le château, construit en grande partie vers 1520 à l'emplacement d'une forteresse féodale, est l'une des résidences des ducs de La Rochefoucauld depuis plus de mille ans (Wikipédia).

Le majestueux château de La Rochefoucauld (photo: MV, octobre 2021).

On passe donc encore la Tardoire sur le «pont fort ancien» situé au pied du château, écrit en 1838 le Guide pittoresque portatif et complet du voyageur en France. Plus tard, la chaussée passera par la Chabanne et entrera dans La Rochefoucauld par l’actuel faubourg de la Tête-Noire qui se poursuit par la Grande-Rue. Plus tard encore, la route n°141 suivra les boulevards du Général-de-Gaulle et du 8-Mai. A la sortie, la «route de Limoges» pointe sur le village de Taponnat, flirtant sur sa gauche avec le flux des camions de la «nouvelle» R.N.141 à quatre voies. Au nord de cette commune, on remarque, faisant limite communale, sur le tracé de la D45, vers les Frauds, le tracé de l'ancienne voie romaine d'Agrippa, de Saintes à Lyon. A 6 km, voilà Chasseneuil-sur-Bonnieure. La petite ville remonte certainement à une époque très reculée: Cassinogilum existait au moins à l'époque gallo-romaine, dit l'instituteur Leproux dans les Etudes locales de juillet 1925. D'ailleurs, non loin de là, y lit-on, «à proximité de la voie antique de Limoges à Saintes, sur la rive gauche de la Bonnieure, occupant les hauteurs qui séparent l'Angoumois du Limousin, on trouve, assez bien conservé, les restes de deux camps romains». Au nord du bourg, la D 951 bifurque vers Saint-Claud, Confolens, Bellac et Guéret; c'est la route R.N.151bis historique, dite «d'Angoulême à Nevers», créée par ordonnance royale du 17 janvier 1827 et construite au fil du XIXe siècle. Après Suaux et Fontafie, où l’on trouvait un relais de poste, la R.N.141 historique s’avance vers les Quatre-Vents, hameau du village de Roumazières, connu pour ses tuileries. A la fin du XXe siècle, une tuile française sur trois est fabriquée dans la région! Onze kilomètres plus loin, la chaussée aborde Chabanais, où l’on traverse la Vienne sur un pont de 1958 qui remplace un ancien ouvrage endommagé durant les combats de la Libération en 1944. En 1708, un travail considérable fut exécuté à Chabanais: la réfection du vieux pont du XIIIe siècle. A lire les Etudes locales de mai 1927 écrites par Bréjoux, instituteur à Chabanais, le pont primitif était «bas et trapu», et, dit un arrêt du Conseil d'Etat: «Il menaçait ruine et il était très nécessaire pour le commerce qui était très actif dans la région». On édifia à sa place un beau pont «en dos d'âne, d'environ cent mètres, et composé de huit arches en ogive mesurant ensemble 79.65m de débouché. Une suite d'avant-becs disposés à l'est permettait aux piétons de se garer des voitures et des troupeaux. Un pont-levis permettait d'isoler le château», voit-on encore dans ce texte. La route du XVIIIe siècle, oeuvre de Turgot, «entrait à Chabanais par la tour Montguogier, traversait le pont, passait par la rue Basse, pour se diriger sur Etagnac, Saint-Junien, et Limoges» signalent encore les Etudes locales publiées par le site andre.j.balout.free.fr. «La rectification de cette route, en prolongement du pont, fut exécutée, plus tard, sous la première Restauration. En effet le tournant brusque de la route de Turgot, en face de la pharmacie Desproges, ne permettait pas facilement le passage des gros arbres que l'on transportait du Limousin aux établissements de la marine à Ruelle» précise l’instituteur Bréjoux.

La R.N.141 à la sortie Est de Roumazières-Loubert (photo: MV, octobre 2021).
Et avant Saint-Junien (photo: MV, octobre 2021).

Peu après, la «route de Limoges» frôle Etagnac où l’on remarque le château de Rochebrune, forteresse datant des premières croisades, et réaménagé depuis. La «route de Saintes à Clermont-Ferrand» se rapproche maintenant de la Vienne et rejoint Saint-Junien (Haute-Vienne), où la D941 franchit la Glane juste avant de pénétrer dans la ville. Pour ce faire, l’ancienne voie visible sur la carte de Cassini (XVIIIe), publiée par le Géoportail de l’IGN, empruntait la «route du Manot», passait la Glane sur le pont Sainte-Elisabeth avant de grimper vers le centre-ville par le faubourg Liebknecht. L’ouvrage de pierre datant du XIIe siècle permettait le franchissement de la Glane sur l’ancienne route du sel reliant la ville à l’océan Atlantique; «il présente la particularité d’être coudé», écrit le site tourisme-hautevienne.com. Il fut autrefois appelé «pont des malades» parce qu'il se trouvait près d'une léproserie, signale de son côté le site monumentum.fr. Plus tard, on ouvrira l’actuelle avenue Gay-Lussac qui contournera la difficulté pour aboutir au centre par l’avenue Sadi-Carnot. Des travaux sont signalés par Wikisara sur cette section en 1836-1838. Ce qui inclut la rectification de la route et la construction d’un pont sur la Glane précisent les archives de la Haute-Vienne (archives.haute-vienne.fr). La démolition des murailles de la ville, envisagée dès 1740, est liée à la construction de la nouvelle voie d’Angoulême à Limoges. Turgot, nommé intendant du Limousin, et qui étudiait le projet de cette route, projeta la destruction, à Saint-Junien, des murs de la ville et l'utilisation des fossés et des glacis pour le passage de la chaussée. «De nombreuses démarches furent entreprises, dit Albert Hivernaud dans la Petite histoire de Saint-Junien (du VIe siècle à nos jours); et elles aboutirent enfin après d'interminables pourparlers». Mais les murailles ne furent pas entièrement détruites cette fois. Et la vente des fossés n'eut lieu qu'en 1769. Cité de forte tradition industrielle, Saint-Junien est connue pour ses papeteries, ses mégisseries et ses ganteries. La ganterie, notamment, s'y développe dès le Moyen Age et acquiert au XVe siècle une grande renommée qui prévaut encore aujourd'hui. «C’est vers l’an 1000 que naît la ville de Saint-Junien, raconte le site saint-junien.fr, bâtie autour de l’abbaye dédiée à Junien, un ermite auquel furent attribués, 500 ans plus tôt, divers miracles». Au XIIe siècle, la ville se développe mais s’entoure de murailles du fait des troubles fréquents causés par des troupes armées. Cent ans plus tard, Saint-Junien «se construit rapidement à l’intérieur des murs mais aussi progressivement à l’extérieur. Les habitants s’installent le long du faubourg Pont-Levis en direction de Limoges, du faubourg Saler vers l’Atlantique et du faubourg Notre-Dame vers Rochechouart», précise encore le site municipal. Très marquée par la nécessité de mener une politique sociale juste, Saint-Junien trouve naturellement dans le monde ouvrier le creuset de son histoire, avec notamment la création de l’Union syndicale ouvrière (USO) en 1902 suite à une grève des ouvriers des mégisseries. Quatre vingt-huit de ceux-ci mettent en commun leurs économies afin de créer un local où viendront s’approvisionner les grévistes en produits de première nécessité. Le mouvement coopératif est né à Saint-Junien. On quitte la ville par l’avenue Henri-Barbusse.

R.N.675: LA FRANCE DES DOUCES COLLINES
Voilà une de ces routes qui font encore le charme de notre pays… petits bourgs croquignolets, échappées vertes, auberges de campagne… (lire)

Peu avant Limoges (photo: MV, octobre 2021).
L'arrivée sur Limoges avec la nouvelle multivoies (photo: MV, octobre 2021).

Il reste 31 km à faire jusqu’à Limoges, fin de notre première étape sur la R.N.141 historique. On croise, dit le Guide de la France automobile, «sur le plateau de la rive droite de la Vienne» de petits villages ou hameaux, comme la Malaise, la Barre, la Bouteille, les Quatre-Vents, le Breuil… Notre R.N.141 historique atteint Limoges au quartier de Landouge, desservi par la nationale jusque dans les années 90. Plus connu jusqu'au milieu du XIXe siècle comme La croix de Landouge, ce village est bâti sur d'anciennes terres dépendant de l'abbaye Saint-Martial de Limoges. On passe le pont sur l’Aurence… et notre chaussée historique se perd sous le moderne béton du quartier du Val-de-l’Aurence, une ZUP construite de 1965 à 1973 en partie par l’architecte Clément Tambuté, également auteur de la «Cité des 4000» à La Courneuve. On entre dans Limoges par la rue Armand-Dutreix, ancien «faubourg d'Angoulême». La situation de Limoges à un carrefour de routes lui a valu, dès l'Antiquité, dit Antoine Perrier dans l'article «Limoges, étude de géographie urbaine», un «rôle économique actif». Et, poursuit l'auteur, «la ville garde son importance de centre routier. La Guide et enseignement des chemins de France publiée par Ch. Estienne en 1551, donne cinq grandes routes traversant Limoges. L'intendant Bernage, en 1698, en mentionne quatre dans son Rapport sur la généralité de Limoges. Quant à L'état des routes de la généralité de Limoges, dressé en 1787 par l'intendant Meulan d'Ablois, il indique des voies partant de Limoges dans neuf directions. Et, pendant longtemps, ce sont les échanges commerciaux sur la route Est-Ouest qui ont prévalu». Au XVIe siècle, dit encore Antoine Perrier, «Montaigne, revenant d'Italie, est frappé par le passage des nombreux messagers et muletiers entre Clermont et Limoges». Mais aussi vers (ou depuis) Angoulême et Saintes: car les denrées charriées sur cet axe sont des plus variées, «sels de Saintonge expédiés à travers le Limousin, dans la marche, l'Auvergne, Lyon, puis de là, dans les pays du Levant, les vins de Saintonge, de l'Angoumois, du Périgord, dirigés vers la marche et l'Auvergne. L'Angoumois y ajoutait des eaux-de-vie»... Par cette chaussée, rendue carrossable au XVIIIe siècle, «les maisons de Libourne expédiaient pour Limoges et au delà, les marchandises que leurs correspondants de Bordeaux avaient envoyées par voie d'eau: denrées coloniales, drogues et bois de teinture, laines, résines, poissons salés»... En sens inverse, ajoute Antoine Perrier, «les bois de la Marche arrivaient à Limoges pour être dirigés sur les ports de mer, dans les chantiers de constructions navales».

FAIS-MOI UN KAOLIN, LIMOGES! Fondée par les Romains en l'an 10 avant JC sous le nom d'Augustoritum, littéralement «le gué d'Auguste», la cité de Limoges, inscrite sur les premiers contreforts ouest du Massif central, occupe un vaste coteau en pente douce surplombant un gué sur la Vienne. A l'époque, la ville est installée au carrefour entre l'itinéraire reliant la Méditerranée à l'Armorique et la «voie d'Agrippa», qui relie Lugdunum (Lyon) et Mediolanum Santonum (Saintes). A partir du VIe siècle, la cité antique n'est plus et Limoges se développe à partir d'un double noyau, Le château, dominé par l’abbaye Saint-Martial, fait face à la Cité, qui entoure la cathédrale Saint-Etienne. A la fin du XIe siècle, et durant la première moitié du XIIe siècle, la notoriété de Limoges est à son apogée, découvre-t-on dans Wikipédia. Elle est portée par le rayonnement de l’abbaye Saint-Martial, qui est alors le plus important centre de production intellectuelle, littéraire, poétique, artistique et musical du monde médio-latin. Au XIVe siècle, les affrontements entre rois de France et rois d’Angleterre, détenteurs du duché d’Aquitaine dont relève Limoges, culminent à l’occasion de la guerre de Cent ans. Au XVIIIe siècle, l’intendant Turgot améliore considérablement le réseau routier limousin et relance l’économie limougeaude en favorisant la création et le développement d’industries, dont celles du textile et du cuir. Mais le véritable tournant est celui de 1765: un gisement de kaolin est découvert à Saint-Yrieix-la-Perche, à 40 km au sud de Limoges. L’industrie de la porcelaine est lancée. L'un des effets majeurs de la Révolution à Limoges sera territorial puisqu'en 1792, la Cité et le Château de Limoges sont enfin réunis. Juridiquement, le Château absorbe la Cité et l'ensemble forme désormais officiellement une seule et unique commune. Durant les années 1830-1840, Limoges bénéficie de l'action de son maire, le porcelainier François Alluaud, qui équipe la ville du Pont-Neuf, du théâtre et du palais de Justice, et qui fait ouvrir de nouveaux espaces, comme l'avenue de la Libération, le cours Jourdan, l'avenue Georges Dumas, ou le Champ-de-Juillet. Entre les deux guerres, Limoges devient une véritable capitale de la chaussure entre 1920 et 1929, mais cette industrie sera victime de la crise économique. Au départ, classée comme ville ouvrière, Limoges voit aujourd'hui le secteur tertiaire devenir prépondérant.

C'est à ce croisement, à la sortie de Limoges, que la R.N.20 (route de Toulouse) et la R.N.141 (route de Clermont-Ferrand) se séparent (photo: MV, octobre 2017).

R.N.20: LIMOUSINES EN PYRENEES...
La N20 de 1959 relie Paris à l'Espagne en passant par... Orléans, Limoges, Toulouse... une route qui coupe la France en deux du nord au sud. Une sacrée chevauchée... (lire)

Nous traversons la ville avec le boulevard Gambetta qui se prolonge vers le pont Neuf par l’avenue Georges-Dumas. Pour franchir la Vienne, le Pont-Neuf, d'environ 125 m de long, a été construit en maçonnerie sous le nom de pont Louis-Philippe entre juillet 1832 et 1838 (Wikipédia). Ici, le parcours est partagé avec la R.N.20 historique qui emprunte l’avenue du Maréchal-de-Lattre-de-Tassigny jusqu’au carrefour avec la rue de Toulouse, qui «s’enfuit» vers la droite de notre R.N.141 historique, qui, elle, va suivre l’avenue du prestigieux maréchal au travers du quartier du Sablard. Auparavant, c’était le pont médiéval Saint-Etienne qui nous faisait passer de Limoges à l’autre rive de la Vienne. Pour Wikisara, la montée de Fargeas, qui mène à Panazol, a été adoucie en 1847. On retrouvera la description du voyage vers Clermont-Ferrand dans notre deuxième partie (lire).

Marc Verney, Sur ma route, janvier 2022

R.N.141: AU TOUR DES VOLCANS... (II)
La route de Saintes à Clermont-Ferrand rappelle de bien anciens itinéraires comme la via Agrippa... un saut dans le temps jusqu'à la chaîne des Puys (lire)

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