La R.N.27 de 1959 débute à la sortie de Maromme au croisement avec la route du Havre (R.N.13bis en 1959) au carrefour de la Demi-Lune. Nous roulons ici sur la «route de Dieppe». La vallée du Cailly connaît un développement industriel précoce grâce aux eaux de la rivière qui apportent la force motrice nécessaire aux industries textiles et papeteries qui parsemaient jadis le territoire. Autour de nous, encore aujourd’hui, le bâti reste très dense et le bitume se faufile parfois difficilement entre les maisons de brique rouge. Dans la commune de Notre-Dame-de-Bondeville, un peu plus au nord, c’est le même schéma industriel: «En 1762», écrit Wikipédia, Abraham Pouchet y «fonde la première fabrique d’indiennes "légales" de la région rouennaise, suivie par de nombreuses usines, blanchisseries ou teintureries qui emploient une main-d’œuvre importante». Ici, la carte de Cassini (XVIIIe) publiée par le Géoportail de l’IGN montre déjà une voie pointant sur Malaunay et Tôtes. On passe le Houlme, encore une ville industrieuse de la vallée du Cailly. Le toponyme a une origine scandinave, indique le site le-houlme.fr: «Il a été apporté par les peuples venus du nord de l’Europe qui, aux IXe et Xe siècles, peuplèrent la Normandie». Plus tard, au XVIIe siècle, ce sont des papeteries qui profitent de l’énergie hydraulique. Au début du XIXe siècle les moulins sont remplacés par l’industrie textile et plus particulièrement le travail du coton importé des Amériques ou d’Egypte. Filatures, tissages, indienneries (tissus imprimés), teintureries, blanchisseries vont, de 1820 à 1970, employer des générations de familles ouvrières, raconte encore le site municipal. Une nouvelle architecture industrielle, venue d’Angleterre, apparaît à la moitié du XIXe: de longs ateliers de briques, recouverts en sheds (toit en dents de scie) avec la haute cheminée dominent le paysage manufacturier. Les usines portent le nom de leur patron: la filature Lemarchand, la filature Campard et De Gramont, les établissements Butler-Holliday, le tissage Quesnel, la Compagnie rouennaise de linoléum, (plus communément appelée «le Lino»)... «A proximité les industriels font construire des cités ouvrières», écrit encore le-houlme.fr. Dans ce véritable «Manchester» hexagonal, c'est l'apogée d'un certain capitalisme industriel, peu regardant sur la condition humaine... Toujours dans la vallée du Cailly, voici Malaunay. Tout aussi industrieuse que les précédentes, la localité laisse partir notre chemin vers le plateau de Caux par la Côte de Dieppe. Une voie usitée dans les temps les plus anciens puisqu’elle est mentionnée dans La guide des chemins de France (1552) mais aussi dans Le nouveau guide des chemins du royaume de France au XVIIIe siècle. La grande route de Rouen à Dieppe, «telle que nous la connaissons actuellement, écrit Albert Sarrazin dans Jeanne d'Arc et la Normandie au XVe siècle (1896), ne date que de la deuxième moitié du XVIIIe siècle». Les archives parlementaires de la même époque signalent que «les courriers de cette route passeront par Tôtes et Omonville».
 |
R.N.13bis: BELLE MISE EN SEINE
La R.N.13bis est la "route d'en bas", celle qui atteint Rouen par la rive gauche de la Seine, puis se rend au Havre par Yvetot et Bolbec... (lire) |
 |
| Indication Michelin de la R.N.27 historique (photo: Marc Verney, janvier 2007). |
C'EST UN RECORD NATIONAL: le nom de près de 20% des communes normandes finit par-ville... En fait, rien à voir avec le nom commun actuel «ville». Ce suffixe normand -ville vient du latin villa qui signifie «domaine rural»; au fil des ans, il a évolué pour désigner une agglomération. Dans la grande majorité des cas, le suffixe -ville est associé à un nom de personne, ainsi Ingouville (Ingulfi villam) pourrait indiquer le domaine d'Ingulfr. Et c'est aux Vikings que les Normands doivent cet héritage, qui s'est répandu dans la région entre les IXe et le XIe siècle. |
 |
| Vers Sierville (photo: Marc Verney, mars 2025). |
Après être passés au large de Sierville (lieu-dit le Boulay), il reste une petite dizaine de kilomètres avant de parvenir à Tôtes. On est milieu des champs. Au coeur du XIXe siècle (1864), les archives départementales de la Seine-Inférieure (auj. Seine-Maritime) gardent la trace des plaintes des usagers: route dans un «état déplorable»; toutes les chaussées, particulièrement entre Tôtes et Rouen, «impraticables»; les voitures passent sur les «terres ensemencées» au grand dam des populations locales... Voilà Varneville-Bretteville. Ici, la multivoies bruyante frôle les maisons. Pas facile de retrouver l'ambiance de la R.N.27 d'antan. En 1823, raconte le site quibervillesurmer-auffay-tourisme.com, «les communes de Bretteville-du-Petit-Caux et de Varneville-aux-Grès fusionnent pour devenir le village que l’on connaît aujourd’hui». Deux voies romaines s'y seraient croisées. Et c’est l’arrivée à Tôtes par la rue Guy-de-Maupassant. Le village de «Tostes» existait du temps des gallo-romains, on y trouvait alors une ferme. Son nom actuel vient probablement de là car, en norrois (ancienne langue scandinave), Topt désigne «emplacement d’une ferme», voit-on sur le site geneacaux.fr. «Née autour d’un important carrefour routier, signale le site totes.fr, la structure actuelle de la commune est directement liée à son histoire». Ancien relais de poste, l'Auberge du Cygne, «fleuron» du patrimoine local, est gravée bien haut dans l'histoire littéraire française classique. En effet, c’est ici que Guy de Maupassant, de passage à Tôtes en 1879, a rédigé son premier succès littéraire, la nouvelle Boule de Suif. Et c’est également dans ce même endroit que Gustave Flaubert a rédigé quelques chapitres de son chef d’oeuvre normand, Madame Bovary! Dans cette auberge ont également séjourné des personnalités comme Madame de Pompadour, Louis XIII, Louis-Philippe, Napoléon Ier et l’impératrice Joséphine (en 1808), Philippe d’Orléans, François d’Orléans, le roi des Belges Albert Ier et son épouse la reine Élizabeth, mais aussi plus près de nous des protagonistes de la bataille de Normandie comme Erwin Rommel et Dwight Eisenhower... Mais pas en même temps!
 |
R.N.29: LE NORD ENTRE EN SEINE (I)
La R.N.29 de 1959 relie Yvetot à la frontière belge après Valenciennes. Des coteaux normands à la plaine du nord, voilà Amiens, Albert, Bapaume, Cambrai... (lire) |
 |
| Extraits de chaussée vers Omonville (photo: Marc Verney, mars 2025). |
LA R.N.27 ET LA LITTERATURE «Enfin, la diligence étant attelée avec six chevaux au lieu de quatre à cause du tirage plus pénible, une voix du dehors demanda: « Tout le monde est-il monté ? » Une voix du dedans répondit: « Oui. » — On partit.
La voiture avançait lentement, lentement, à tout petits pas. Les roues s’enfonçaient dans la neige ; le coffre entier geignait avec des craquements sourds ; les bêtes glissaient, soufflaient, fumaient ; et le fouet gigantesque du cocher claquait sans repos, voltigeait de tous les côtés, se nouant et se déroulant comme un serpent mince, et cinglant brusquement quelque croupe rebondie qui se tendait alors sous un effort plus violent.
(...)
La voiture allait si lentement qu’à dix heures du matin on n’avait pas fait quatre lieues. Les hommes descendirent trois fois pour monter des côtes à pied. On commençait à s’inquiéter, car on devait déjeuner à Tôtes et l’on désespérait maintenant d’y parvenir avant la nuit. Chacun guettait pour apercevoir un cabaret sur la route, quand la diligence sombra dans un amoncellement de neige, et il fallut deux heures pour la dégager.
(...)
Le cocher avait allumé ses lanternes. Elles éclairaient d’une lueur vive un nuage de buée au-dessus de la croupe en sueur des timoniers, et, des deux côtés de la route, la neige qui semblait se dérouler sous le reflet mobile des lumières.
(...)
Des petits points de feu parurent en avant sur la route. C’était Tôtes. On avait marché onze heures, ce qui, avec les deux heures de repos laissées en quatre fois aux chevaux pour manger l’avoine et souffler, faisait quatorze. On entra dans le bourg et devant l’Hôtel du Commerce on s’arrêta». Boule de suif, Guy de Maupassant, texte publié dans le recueil collectif Les soirées de Médan paru le 16 avril 1880 aux éditions Charpentier. |
 |
| Plaque de cocher à Saint-Aubin-sur-Scie (photo: Marc Verney, mars 2025). |
La D927 prend maintenant la direction du village de Biville-la-Baignarde, puis voici Belmesnil-les-Hameaux. A Omonville, se trouvait le deuxième relais de poste de la voie Rouen-Dieppe. Dès lors, la R.N.27 de 1959 aborde Sauqueville et la vallée de la Scie. Le fleuve côtier de 38 km de long, profondément enchâssé dans le plateau du Pays de Caux, a compté de nombreux moulins construits dès le Moyen Âge (43 sont recensés en 1870 par le service des Ponts et Chaussées); utilisés pour le broyage de différents types de céréales, mais également pour la fabrication du tan, ils bénéficiaient du courant rapide des eaux. Plus loin, en bas de la côte de Saint-Aubin-sur-Scie (qui remonte vers Dieppe), rectifiée en 1846, on a retrouvé un cimetière franc, «entièrement gaspillé par les terrassiers», indique le Répertoire archéologique du département de la Seine-Inférieure. La carte d’état-major des années cinquante publiée par l’IGN (option Remonter la temps) montre bien le hameau de la Vieille-Côte ainsi que l’actuel «chemin de la Messe» dessiné en partie par le tracé de la route royale. La rue de la Libération nous emmène maintenant au carrefour de la Maison-Blanche (rond-point) où la R.N.27 de 1959 rencontre la «route de Paris» qui se trouve être l’ancienne R.N.15. De là, les avenues des Canadiens et Léon-Gambetta filent en direction du centre-ville de Dieppe.
 |
| A Dieppe (photo: Marc Verney, mars 2025). |
LA PASSION DE LA VITESSE Entre 1929 et 1935, sur un circuit de près de 8 km tracé à l'ouest de la ville vers Saint-Aubin-sur-Scie, Dieppe organise six Grand Prix réunissant les meilleures voitures et les plus grands pilotes de l'époque. Surnommé le «triangle de la vitesse», il partait de la Maison-Blanche, descendait vers Saint-Aubin-sur-Scie par le Val-Gosset (D54) et remettait le cap sur le carrefour de la Maison-Blanche par la côte de la R.N.27. Dieppe a une longue histoire de connivence avec l'automobile... On y trouve la marque Alpine, créée en 1955 par Jean Rédélé, dans le bassin industriel de la cité. |
 |
| Le front de mer à Dieppe (photo: Marc Verney, mars 2025). |
 |
R.N.25: DE MANCHE EN FLANDRES (I)
Première partie de notre voyage entre Le Havre et Lille. Du port du Havre on retrouve la côte d'Albâtre. Voilà Fécamp, Dieppe. Puis on file sur Abbeville. (lire) |
Marc Verney, Sur ma route, avril 2026
Retour à la page principale du site (clic!) |